La socialisation par le groupe de pairs
Auteur :
Ph.
Dessus, IUFM Grenoble
Mise à jour : octobre 2001, document créé
en octobre 2000.
Objectif : Comprendre la théorie de Harris,
théorie de la socialisation de l'élève par le groupe
de pairs. L'enfant (l'élève) construit sa personnalité
par l'éducation qu'il reçoit de ses parents, mais également
et surtout par l'interaction avec le ou les groupe(s) de pairs. Cette théorie
permet de comprendre et d'anticiper quelques phénomènes de
groupe survenant dans les classes. Voir aussi :
Discipline.
Introduction
Cette partie reprend quelques éléments de la
théorie de Harris (1999) qui montre comment les enfants (mais aussi
les élèves) se socialisent via leurs pairs. Nous ne
reprenons pas ici la partie la plus polémique de la théorie,
qui démontre le faible rôle que jouent les parents dans l'éducation
de leurs enfants -- hors de propos dans l'enseignement.
Ce que l'on sait : L'importance du groupe de pairs
Faire des sous-groupes : nous et eux
Le premier élément important de cette théorie
est de signaler que les enfants d'une communauté ont un besoin de
se distinguer, de se confronter à d'autres enfants d'une communauté
différente. Le groupe qu'ils forment se distinguera des autres selon
les paramètres les plus visibles (sexe, vêtements, origine
sociale ou géographique, etc.) et les membres du groupe feront tout
leur possible pour justifier une supériorité par rapport
à l'autre (les autres) groupe(s) : " nous et eux "
[1].
Il feront également tout leur possible pour défendre, suporter
les membres de leur groupe face aux concurrents. Les enseignants se trouvent
confrontés à ce phénomène, et estiment qu'il
ne peut survenir que lorsque le groupe se sera forgé une identité,
un " esprit ". Harris montre que cette identité peut se construire
quelques minutes après la formation d'un groupe, même si les
membres de ce groupe ne se connaissent pas. Toutefois, il est rassurant
de voir que ces catégories peuvent évoluer dans le temps
; la composition ou les types d'association changer selon les événements.
Le conformisme de groupe
Une fois le groupe constitué, ses membres vont tendre
à se conformer à ce qui se dit ou fait dans le groupe. Ce
conformisme n'est toutefois systématique, mais surtout très
fort en cas d'agression de l'extérieur du groupe. En d'autres termes,
chaque membre d'un groupe peut adopter un comportement, des attitudes sensiblement
différentes des autres membres du groupe, du moins tant qu'il n'y
a pas de menaces extérieures. Dans ce cas, les membres vont se "
serrer les coudes " et adopter une ligne de conduite très unie,
généralement calquée sur celle du meneur -- " Ils
sont comme moi, et je suis comme eux ". Ce comportement est souvent observé
par les enseignants, qui sont souvent surpris de l'unité d'une classe
lorsque survient une menace extérieure (c'est-à-dire, d'eux-mêmes).
Les élèves, par exemple, pourront faire bloc pour éviter
qu'un des leurs soit puni.
L'autocatégorisation
Mais chaque enfant (élève) appartient en fait
à de nombreux groupes différents, et il fait état
de ses différentes appartenances selon les besoins. Ainsi, les enfants
de deux ans ont déjà conscience d'être un garçon
ou une fille, mais également d'être un enfant. Ils se détermineront,
dans un groupe, en fonction de la catégorie la plus saillante du
moment. Une catégorie étant saillante si, au même moment,
une autre catégorie comparable et contrastée est présente.
Les garçons d'un groupe se démarqueront en tant que tels
seulement si un nombre de filles conséquent est présent.
Dans le cas contraire, ils pourront s'autocatégoriser en tant qu'enfants,
si des adultes sont présents. L'autocatégorisation pourra
s'accompagner, en cas d'incident, d'une défense des membres du groupe
ainsi défini. Des psychologues ont appelé ce groupe le "
groupe de référence ". En voici une définition (Harris,
1999, p. 185, citant John Turner et al., 1987) :
-
" Un groupe psychologique se définit comme une catégorie
psychologiquement signifiante pour ses membres, dont ils se réclament
subjectivement lorsqu'ils se livrent à des comparaisons sociales
et à l'acquisition de normes et de valeurs [...] dont ils adoptent
les lois, les références et les croyances concernant les
conduites à tenir [...] et qui influence leurs attitudes et leur
comportement. "
Qu'on soit enfant ou adulte, on peut donc se rattacher à
de nombreuses catégories selon les circonstances, c'est-à-dire
selon les catégories saillantes en présence : on est homme/
femme, citadin/ campagnard, supporter de Marseille/P.S.G., professeur-stagiaire/
formateur, professeur/élève, agrégé/certifié,
jeune/âgé, célibataire/marié, avec/sans enfants,
etc.
À l'école comme en dehors, la première
tâche de l'enfant (élève) est de déterminer
à quelles catégories il appartient. De ces catégories
découleront son comportement, qui calquera sur les autres membres
de la catégorie. Cette autocatégorisation a un effet puissant
dans les classes : l'enseignant est le seul adulte, et il n'a pas toujours
intérêt à rendre cette catégorie trop saillante,
sous peine de voir se liguer contre elle les enfants ou adolescents de
la classe. Quand l'adulte se montre un peu trop sévère, les
élèves peuvent être plus agités, afin de manifester
leur appartenance au groupe " enfants " [2]
(voir ci-dessus
Le conformisme de groupe).
La première autocatégorisation : l'opposition
filles/garçons
Pour mieux comprendre ce processus d'autocatégorisation,
il est utile de décrire la première catégorie dans
laquelle s'inscrit le jeune enfant est celle du sexe.
-
" Dès trois ans, on s'identifie comme fille ou garçon
et on préfère jouer "entre filles" ou "entre garçons".
À cinq ans, les enfants jouent en petits groupes où règne
une ségrégation sexuelle presque totale. Cette division est
possible parce que nos sociétés urbanisées offrent
aux enfants de nombreux camarades du même âge, ce qui leur
permet de faire les difficiles. À la maison ou dans le quartier,
où il y a moins d'enfants, ils sont prêts à jouer avec
n'importe qui. " (Harris, 1999, p. 219)
En fait, un garçon pourra jouer avec sa voisine s'il
n'a personne d'autre avec qui jouer. Dans la réalité, comme
le souligne Harris, la plupart des garçons ne détestent pas
toutes les filles, et vice versa. Mais, à l'école, que ce
soit en classe ou en récréation, la catégorie la plus
saillante est " garçon/fille ". Cette catégorisation sexuelle
perdure en grandissant : les pré-adolescents ont des avis très
rigoureux en ce qui concerne l'attitude à avoir vis-à-vis
de l'autre sexe. Si, au sein d'une classe, un membre viole le tabou de
son groupe (par exemple, jouer avec ou se placer à côté
d'un membre du sexe opposé), il en est exclu. L'anecdote suivante
décrit bien ce phénomène, où s'asseoir à
côté d'une fille est, pour le garçon, aussi mal vu
que faire pipi dans sa culotte :
-
" En cours de sciences, M. Little demande aux élèves
de constituer des groupes de trois pour faire une expérience. Aucun
des groupes qui se forment n'est mixte. M. Little constate la présence
d'un groupe de quatre garçons et dit à l'un d'eux, Juan (qui
est noir) : "Mets-toi dans le groupe de Diane" (qui comporte deux filles
noires). Secouant la tête, Juan dit "Non, je n'irai pas !" Calmement,
mais d'un ton sans réplique, M. Little reprend : "Alors, retire
ta blouse et quitte le labo. Retourne dans ta classe." Juan ne fait pas
mine de bouger. Il ne dit rien. Après plusieurs minutes d'un lourd
silence, M. Little dit : "Très bien, je vais le faire à ta
place" Il enlève à Juan sa blouse et met le garçon
à la porte. " (Harris, 1999, p. 220-221)
L'exemple suivant, vécu dans une école maternelle
italienne, montre que cette catégorisation commence tôt...
-
La résistance des enfants aux règles imposées
par les adultes peut être considérée comme habituelle,
car elle se manifeste quotidiennement à la maternelle et sous des
formes aisément reconnaissables pour leurs pairs. Ce sont des actes
souvent très exagérés (faire des grimaces derrière
le dos de la maîtresse ou courir dans la classe) ou précédés
"d'appels à l'attention" des autres enfants ("regarde ce que j'ai"
avant de montrer un objet interdit ou "regarde ce que je fais" pour attirer
l'attention sur une activité défendue. (Harris, 1999, p.
223)
Rien n'est donc plus amusant que de montrer à ses
camarades que l'on n'est pas à la botte de l'enseignant. Et le jeu
de nombreux élèves est de défier ce dernier sans aller
jusqu'à la désobéissance.
-
" Pour tout élève, les personnes les plus importantes
de la classe sont les autres élèves. Et ce qui compte le
plus -- ce qui rend la journée d'école supportable ou la
transforme en un véritable enfer -- est le statut dont jouit l'enfant.
Le pouvoir de [l'enseignant] réside pour une bonne part dans sa
capacité de braquer un projecteur sur tel ou tel enfant, de le désigner
à l'attention de ses pairs. [Il] peut, à son gré,
faire de lui un objet de raillerie ou d'envie pour les autres. " (Harris,
1999, p. 301)
L'esprit de groupe en classe
Les élèves ont tendance à accentuer
des différences rendues saillantes. Ce phénomène rend
dangereux les groupes de niveaux que les enseignants créent parfois.
Car les élèves de chaque groupe vont tout faire pour accentuer
les différences, et tenter d'être fiers d'appartenir à
leur groupe. Par exemple, tout en reconnaissant être des lecteurs
moyens, les élèves d'un tel groupe vont parvenir à
se considérer -- au choix -- comme plus gentils, forts. Ils pourront
aussi développer des attitudes négatives par rapport à
l'école : les bons lecteurs sont tous des lèche-bottes, des
prétentieux, etc. Et cette attitude pourra avoir des effets cumulatifs
au cours des ans, puisque, outre la différence garçon/fille,
l'autre catégorie saillante est la réussite scolaire
[3].
Ce que l'on peut faire
L'enseignant doit être vigilant envers ces phénomènes
de catégorisation. Harris signale qu'il peut influencer le groupe
d'élèves de trois manières :
-
influer sur les normes du groupe. Il n'est pas nécessaire,
pour cela, de faire adopter une comportement à tous les élèves
de la classe, mais essayer d'influencer positivement les élèves
qui focalisent l'attention des autres ;
-
définir les limites du groupe : jusqu'où va
le nous et où commence le eux. L'important étant,
comme expliqué ci-dessus, que l'enseignant fasse partie du nous.
-
définir l'image que le groupe se fait de lui-même.
Références bibliographiques
Harris, J. R. (1999). Pourquoi nos enfants deviennent
ce qu'ils sont. Paris : Laffont. [Voir aussi son article en anglais
: Harris, J. (1995). W here is the child's Environment? A Group Socialization
Theory of Development. Psychological Review, 102, p. 458-489,
http://www.apa.org/journals/rev/rev1023458.html
Turner, J., Hogg, M. A., Oakes, P., Reicher, S., Wetherell,
M. (1987). Rediscovering the Social Group : A self-categorization theory.
Oxford : Blackwell.
Document SAPEA, Séminaire d'analyse des pratiques
d'enseignement/apprentissage, IUFM de Grenoble
http://www.upmf-grenoble.fr/sciedu/pdessus/sapea/socialisation.htm