L'orientation des élèves
Auteur :
Ph.
Dessus, IUFM Grenoble
Date de création : février
2002, mis à jour le 16 décembre 2005
Résumé : Le processus de
l'orientation
des élèves dans le secondaire est à la fois
contraint
par l'offre de places par filières, le prestige de certaines
filières
et professions et enfin le projet individuel de l'élève.
Et ce dernier, malgré les différentes directives et les
intentions,
n'est pas toujours pris en compte. Ce document donne des pistes pour
mieux
faire formuler le projet d'orientation des élèves, sans
transformer
l'enseignant en conseiller d'orientation.
Ce que l'on sait
Les contradictions de l'orientation
Comme le signale Agulhon (1998), de nombreux
critères
contraignent l'orientation des élèves, et leur projet
personnel
n'est pas prioritairement pris en compte. La hiérarchisation des
filières, mais aussi l'âge, les résultats
scolaires,
l'origine sociale et le sexe des élèves
définissent
en grande partie leur orientation. Cela semble paradoxal, surtout
depuis
que la Loi
d'orientation de 1989 est censée mettre
l'élève
au centre du dispositif éducatif, et donc d'orientation. En
voici
les grande lignes concernant l'orientation des élèves :
-
"Le jeune construit son orientation au lieu de la
subir.
Nul ne peut, en effet, décider à sa place. Pour effectuer
son choix, il reçoit information, aide et conseil. Sa famille et
l'école (enseignants, chef d'établissement, personnels
d'éducation
et d'orientation) y participent. Cependant, la mise en pratique du
principe
fondamental de la maîtrise de son orientation par le jeune peut
rencontrer
deux limites. Il s'agit tout d'abord de la nécessité
d'avoir
acquis certaines connaissances et certaines aptitudes pour tirer profit
d'un enseignement ultérieur. Il s'agit ensuite des limites de
l'offre
de formation, en particulier dans le cas des formations
professionnelles
dont le développement est en partie lié à
l'importance
des débouchés.
-
Les conflits qui peuvent surgir sont traités
par des
efforts d'information et de dialogue, notamment dans le cadre du
contrat
de formation. La diminution des cas de désaccord est un objectif
à réaliser à tous les niveaux d'enseignement et
dans
le projet d'établissement. Aucune décision de refus du
projet de l'élève ne peut être prise sans
être
explicitement motivée.
-
L'évaluation des connaissances et des
compétences
de l'élève est nécessaire pour qu'il construise
son
orientation ; elle fait partie de la formation. Cette évaluation
doit être aussi continue que possible. Les modalités
d'attribution
des diplômes combinent l'évaluation en cours de formation
et des examens terminaux.. [C'est nous qui soulignons]
Le processus d'orientation des élèves est
peu
transparent, car segmenté et dépendant de personnes et de
textes très différents. Une des raisons de cette
opacité,
comme le reconnaît Agulhon (op. cit.) est l'existence d'un
double discours : un discours sur la sélection des
élèves
en fonction de leur niveau et des offres d'emploi, qui
hiérarchise
nécessairement les filières ; un autre discours sur le
projet
professionnel de l'élève, qui au contraire les met au
même
niveau.
Agulhon (1998) rappelle aussi que, localement, l'offre
de formation (nombre de places d'élèves par
filière)
influence fortement la demande (des élèves). Il y a par
exemple
une très forte corrélation entre le nombre de places
offertes
affichées et le nombre d'élèves entrant dans cette
section. Cette offre de formation (mais aussi, par exemple, les taux de
passage en seconde) est également très variable selon les
districts.
La demande des élèves : leur projet
personnel
Si l'on se penche maintenant sur la demande des
élèves,
on s'aperçoit qu'elle n'est pas rationnelle, souvent faute
d'information.
Les filières connues sont donc choisies en priorité (cinq
à six demandes par place offerte dans les professions de la
santé
pour les filles, emplois du tertiaire pour les deux sexes), au
détriment
de formations du bâtiment ou de l'industrie (moins d'une demande
par place). Nous l'avons vu, la Loi d'orientation insiste sur le projet
de l'élève, or, d'une part, le projet d'orientation d'un
élève mûrit beaucoup plus lentement que ce que
voudrait
l'institution ; d'autre part, ceux qui doivent s'orienter le plus
tôt
sont souvent des élèves en échec scolaire, et leur
"projet" est dans ce cas quasiment imposé (Agulhon, 1998 ;
Dumora,
1998). En d'autres termes, les élèves de collège
découvrent,
plus ou moins rapidement, les implications sociales futures de leurs
performances
scolaires (alors que ces mêmes performances sont plus
immédiates
et familiales en primaire).
Ce projet est aussi façonné par la
perception
qu'a l'élève des différents groupes d'appartenance
(groupes de pairs, voir document sur
la
socialisation). L'élève est intégré
à
une communauté de pairs qui a ses propres valeurs et
fonctionnements,
qui peuvent différer des valeurs sociales ou scolaires. La
construction
personnelle des élèves, au sein de ces groupes, joue donc
un rôle important, et les projets d'orientation peuvent, de ce
fait,
être très décontextualisés (acteur de
cinéma,
pilote, astronaute, etc.)
Ensuite, ce projet personnel est
déterminé
par les valeurs diffusées dans l'école. Les personnels de
l'éducation, qui sont eux-mêmes passés par les
filières
les plus prestigieuses, ne connaissent pas, ni ne valorisent les
filières
professionnelles. Les élèves intègrent donc
tôt
le leitmotiv "Si tu ne réussis pas, tu iras dans le technique".
L'écart entre leur projet professionnel et la
réalité de leurs performances scolaires et/ou les
analyses
des professionnels de l'éducation amènent souvent les
élèves
à rationnaliser (se résigner à propos de) leur
devenir.
Dumora (1998) montre par exemple que, si les lycéens
professionnels
s'évaluent comme moins motivés et moins performants que
les
lycéens de filière générale, ils pensent
que
leur avenir professionnel est plus prometteur que celui de ces derniers
(meilleur salaire et possibilités d'emploi).
Ce que l'on peut faire
Comme on l'a vu précédemment, le
processus
d'orientation, contrairement à ce qui peut être
préconisé
dans les textes, ne prend pas suffisamment en compte le projet de
l'élève
et/ou de sa famille. Dumora (2001) signale à ce propos que, lors
de la réunion parent/conseiller d'orientation en fin de 3e, 20 %
des désaccords se transforment en accords par modification des
voeux
de l'élève. En revanche, seulement 3 % des propositions
du
conseil de classe sont modifiées.
Il ne s'agit pas, bien sûr, que l'enseignant se
substitue au conseiller d'orientation ; mais l'on peut décrire
la
manière dont se passe de tels entretiens, ce qui peut permettre
à l'enseignant de les faire préparer à ses
élèves.
Par exemple, Zarka (2000) montre que l'on peut distinguer les
éléments
suivants dans la demande des élèves pendant un conseil en
orientation :
-
le motif : qui sont les raisons pour
lesquelles
on consulte le conseiller. Ces raisons peuvent être explicites,
mais
aussi plus ou moins cachées.
-
la demande : concerne les modalités
de la démarche,
la manière dont l'élève formule sa ou ses
questions
en fonction du motif. Elle concerne l'implication, la participation du
sujet.
-
l'appel : est l'expression implicite, non
verbalisée
de l'élève.
De manière plus précise, de nombreux
documents
permettent aux élèves de faire le point sur leurs
compétences,
et donc de mieux définir leur projet. Parmi eux, le site
canadien
"la boussole" est
particulièrement
complet. Voici le plan de ce site à propos de la connaissance de
soi :
-
1e étape - Quelles choses sont les plus
importantes
pour vous ? Les valeurs
-
2e étape - Aptitudes - Quels sont vos points
forts
?
-
3e étape - Quelles sont vos formes
d'intelligence
? Information & test
-
4e étape - Quels secteurs professionnels
vous intéressent
le plus ?
-
Votre profil général - Décrire
votre
profil en vos termes !
Un autre moyen d'élaborer son projet
professionnel
est de se constituer un portfolio, qui est une manière de se
présenter
de plus en plus utilisée dans le monde du travail. Il peut
être
réalisé via un projet impliquant le conseiller
d'orientation
de l'établissement, noté par l'enseignant, et transmis
aux
parents, faire l'objet d'une exposition dans la classe ou
l'école.
Voici brièvement
ce qu'est un portfolio et comment mettre en oeuvre sa conception avec
des
élèves (voir Le
portfolio dans ma classe plus lié aux apprentissages ou Mon
portfolio de carrière, plus lié à
l'orientation et à la recherche d'un emploi). C'est
"une collection significative et
intégrée
des travaux de l'élève illustrant ses efforts, ses
progrès
et ses réalisations dans un ou plusieurs domaines. Cette
collection
repose sur des normes de performance et témoigne de la
réflexion
de l'élève et de sa participation dans la mise au point
de
celle-ci, le choix des contenus et les jugements portés. Le
portfolio
indique ce qui est appris et en quoi c'est important." (Goupil &
Lusignan,
1993, p. 304 ; citant Paulson & Paulson, 1990).
Quatre types de données peuvent être
consignées
dans un portfolio (Goupil & Lusignan, 1993, p. 306 et sq.) :
-
les remarques de l'enseignant sur le processus
d'apprentissage
(pourquoi ai-je choisi ce travail ? qu'ai-je appris ? quels sont mes
prochains
objectifs ?)
-
les remarques de l'élève sur ses
réalisations,
-
les informations recueillies pendant les
activités
d'évaluation menées par l'enseignant,
-
les informations recueillies pendant les
activités
d'évaluation menées à l'extérieur (examens,
etc.)
Analyse de pratiques
1. Menez la réalisation d'un portfolio dans
votre
classe.
Références
bibliographiques
Agulhon, C. (1998). L'orientation scolaire,
prescription
normative et processus paradoxal. L'Orientation Scolaire et
Professionnelle,
27(3), 353-371.
Boussole, La. Site d'information sur l'orientation
maintenu par Wayne Gosselin [http://www.cforp.on.ca/boussole/]
Dumora, B. (1998). Expérience scolaire et
orientation.
L'Orientation
Scolaire et Professionnelle, 27(2), 211-234.
Dumora, B. (2001). Les intentions d'orientation et leur
argumentation : aspects développementaux et psycho-sociaux. L'Orientation
Scolaire et Professionnelle, 30, 148-165.
Goupil, G., & Lusignan, G. (1993). Apprentissage
et enseignement en milieu scolaire. Montréal: Gaëtan
Morin.
Guichard, J., Huteau, M. (2001). Psychologie de
l'orientation.
Paris : Dunod.
Loi d'orientation sur l'éducation du 10 juillet
1989
[http://www.ac-amiens.fr/iaoise/textes_officiels/role_directeur/loi_orientation.htm]
Portfolio de carrière, mon. Site http://www.edu.gov.mb.ca/frpub/ped/carriere/portfolio/
Portfolio dans ma classe, Le Site http://www.csenergie.qc.ca/Enseignants/InnovActions/Portfolio/
Zarka, B. (2000). Conseils et limites. L'Orientation
Scolaire et Professionnelle, 29, 141-169.
Document SAPEA, Séminaire d'analyse des
pratiques
d'enseignement/apprentissage, IUFM de Grenoble
http://www.upmf-grenoble.fr/sciedu/pdessus/sapea/orientation.html