Métier d'élève et travail scolaire
Auteur :
Ph.
Dessus, IUFM & LSE Grenoble
Date de création : octobre 2004.
Résumé : Ce document
présente
quelques réflexions sur les notions de métier
et de travail d'élève. Si l'école est
censée préparer les citoyens de demain, il est difficile
de comprendre comment elle le fait sans essayer de savoir ce que
recouvrent ces notions.
Voir aussi : Document sur les droits des élèves.
Introduction
La question rituelle d'un parent : "qu'est-ce que tu as
fait aujourd'hui" s'adresse tout aussi bien, à la fin d'une
journée de travail, à son conjoint qu'à son
enfant élève. De nombreux ouvrages et articles
francophones
(Perrenoud, 1994; La Borderie, 1991 ; Sirota, 1993) ont
essayé de définir le
métier des élèves. Si les élèves ont
un métier, ils ont aussi un travail, qu'il est souvent difficile
de décrire. Pourtant, être élève, c'est le
premier métier du monde (La Borderie), à au moins trois
titres : premier contact pour l'élève avec le monde du
travail et ses contraintes ; premier pour notre société,
qui sera composée de citoyens et de personnes issues de
l'école ; premier par les moyens financiers engagés dans
la plupart des états modernes. D'autre part, on ne peut
prédire un apprentissage satisfaisant seulement à partir
des tâches qu'un élève aura remplies. Il est donc
utile d'y aller voir de plus près.
Ce que l'on sait
Le métier de l'élève : suivre les curricula ?
Perrenoud (1994) a bien mis en valeur les
différentes contraintes mises en place dans toute institution
scolaire, qui font que son public est assujetti à un
métier ayant des règles et des normes très
précises : horaire stable, souvent rythmé par une
sonnerie, absences et retards relevés et sanctionnés,
travail à faire en classe et à la maison,
performances (connaissances aussi bien que comportement) notées
individuellement, et communiquées aux parents,
écarts de conduite relevés et sanctionnés,
conseil de classe décidant de l'orientation de
l'élève, organisation de classe et
d'établissement codifiée par l'enseignant et le
règlement.
Pour Sembel (2003), le travail scolaire ne doit pas
seulement recouvrir ce qui permet à l'élève de
réussir dans son apprentissage, car est évacué ainsi le
travail jugé "inefficace", qui existe pourtant. Les
différentes variantes du curriculum (i.e., programme) (formel, réel,
caché) permettent justement de mieux comprendre l'inscription
sociale du métier d'élève. Le curriculum formel est celui des programmes officiels appliqués par les enseignants ; le curriculum réel est
le travail réellement réalisé par les
élèves, une fois qu'il a été
organisé par l'enseignant qui tient compte de diverses
contraintes ; le curriculum caché étant
enfin ce que les élèves doivent faire pour
réussir, sans que cela soit explicitement annoncé par
l'institution ou les enseignants. Les élèves d'origine
populaire essaient justement de décoder, de s'approprier ce curriculum caché qui provient souvent d'une culture autre que la leur (voir plus bas). Pour analyser le travail de
l'élève, on peut comparer deux à deux ces
curricula (formel vs.
réel, formel vs. caché, et
réel vs. caché) pour mieux comprendre ce que
l'élève doit vraiment faire pour être efficace.
Comme le soulignent Barrère et Sembel (2003), le métier
de l'élève est nécessairement plus complexe que de
seulement suivre les curricula
; cela montre aussi que son activité est beaucoup plus autonome
par rapport à l'institution scolaire qu'on le pense.
L'élève pour les sociologues
Le fait de considérer l'activité de l'élève
comme un travail a d'importantes répercussions sur la
manière de l'étudier. Plusieurs courants de recherche,
très divers, sont partis de ce présupposé pour
mener des études à la fois originales et très
différentes les unes des autres.
L'expression
"métier d'élève", selon Sirota (1993), est
couramment utilisée dans la sociologie de l'éducation
française (bien qu'elle soit inexistante dans la sociologie
anglo-saxonne). Sirota (voir aussi Barrère & Sembel, 2003) dégage trois images de
l'élève, tel qu'il est vu par les sociologues :
- l'héritier :
les différences culturelles interélèves ont pour
origine leur milieu social, et chaque élève est porteur
de compétences socialement acquises plus ou moins proches des
compétences requises par l'institution scolaire. Il hérite du
capital culturel de ses parents, presque sans travail. La
récente massification de l'enseignement secondaire a justement
confronté des élèves issus des classes moyennes
à une culture scolaire des classes supérieures.
- le stratège
: l'élève est ici vu comme un stratège qui,
dans un marché de biens intellectuels, choisit la meilleure
trajectoire d'orientation possible, pèse les coûts et
bénéfices de chaque alternative qui se présente
pour choisir la meilleure solution.
- le consommateur :
l'élève (et ses parents) peut aussi être vu comme
un fin connaisseur de la réputation des établissements
scolaires, choisissant celui qui lui convient le mieux en contournant
la carte scolaire.
D'autres sociologues, comme Perrenoud (1994) , ont
montré qu'être élève, ce n'est pas seulement
acquérir des connaissances et des savoirs-faire, mais aussi de
nombreuses règles du jeu, parfois implicites (montrer de
l'intérêt, éviter les punitions, faire le travail
demandé, etc.), souvent conformistes, qui lui permettront sans
trop de mal de s'intégrer dans son établissement et dans
les groupes de ses pairs.
L'élève pour les ergonomes
Ensuite, le récent courant de recherche de la psychologie ergonomique, en
considérant les aspects prescrits et effectifs du travail de
l'élève (voir par exemple Dessus & Sylvestre, 2003, et le document Analyser le travail individuel des élèves),
considère le travail de l'élève de manière
moins prescriptive qu'à l'habitude. Pour les tenants de ce
courant, il est normal que l'élève reconsidère et
adapte les prescriptions de l'enseignant dans son propre travail : la
notion de "grève du zèle" n'a-t-elle pas
été forgée pour montrer que les travailleurs qui
appliquent le plus strictement
possible les prescriptions font leur travail inefficacement ? Il peut
être donc utile, une fois qu'on a analysé les tâches
prescrites et les tâches effectivement mises en oeuvre par les
élèves, de les comparer afin de mieux comprendre ce qui a
amené l'élève à s'écarter de la
prescription : des contraintes ? ses propres compétences ?
Elève : un vrai métier ?
Mais, pour autant, le travail scolaire n'est pas un travail comme les
autres (Perrenoud, 1994). Tout d'abord, il n'a pas d'utilité
immédiate visible. Ensuite, la plupart des tâches ne
sont pas décidées par les élèves, mais
imposées par l'enseignant. La réussite à ces
tâches ne garantit aucun salaire immédiat, mais
l'approbation des adultes. De plus, ces tâches sont souvent
réalisées de manière fragmentée et surtout
hachée. En bref, toujours selon Perrenoud (id.,
p. 62) : " Faire du bon travail, à l'école, c'est faire
un travail non rétribué, largement imposé,
fragmenté, répétitif et constamment
surveillé." Face à cela, les élèves
peuvent, toujours selon Perrenoud, adopter les stratégies
suivantes :
- Boire le calice jusqu'à la lie :
l'élève accepte la logique du système en s'y
soumettant, sans poser de questions ni discuter. Il peut ainsi gagner
la confiance de l'enseignant, qui peut lui laisser une certaine
autonomie.
- Vite ! vite ! vite !
L'élève réalise le plus rapidement possible les
tâches demandées pour faire autre chose, pour avoir un
moment de répit avant le prochain travail.
- Hâte-toi lentement : plutôt que
de refuser frontalement le travail, l'élève trouve des
moyens de le différer, de l'interrompre. Il prend l'air
occupé sans faire d'effort, feint de s'intéresser au
travail.
- Je n'y comprends rien :
l'élève s'avoue incompétent, incapable de
comprendre la tâche. Cela lui fait gagner du temps lorsque
l'enseignant est occupé avec d'autres élèves, et
lui permet de soutirer à ce dernier quelques informations
lorsqu'il viendra à sa table.
- Contestation ouverte :
l'élève nie l'intérêt du travail
demandé, refuse explicitement de le faire en invoquant diverses
raisons (fatigue, envie, humeur). En raison de son risque, c'est
souvent une stratégie occasionnelle. Toutefois, elle peut
être le départ de véritables négociations
avec l'enseignant, qui est souvent soucieux de ne pas donner du travail
que ses élèves trouvent ennuyeux.
Ce que l'on peut faire
Le métier de l'élève (ce qui suit est fortement inspiré de Barrère & Sembel, 2003),
c'est se forger différentes stratégies pour arriver
à mieux comprendre et utiliser à son profit les
différents curricula proposés à l'école, et notamment le curriculum caché.
C'est aussi comprendre que tout travail n'est pas également
récompensé par de bons résultats et qu'au bout du
compte, il est plus important de réussir en travaillant "juste
ce qu'il faut".
Cela amène les enseignants à réfléchir au
travail réellement mis en oeuvre par l'élève.
Reconnaître, par exemple, qu'au secondaire chaque enseignant
donne des devoirs sans vraiment considérer la charge totale
qu'endure chaque élève, notamment aux environs de la fin
d'un trimestre. Reconnaître aussi que la remarque classique
"manque de travail" cache souvent un manque d'analyse des
problèmes d'un élève.
La non adéquation entre travail des élèves et
résultats doit ainsi faire à la fois l'objet d'une
analyse plus fine et, de plus, il est utile que les enseignants
explicitent le plus possible leurs exigences. Cela permet notamment
d'éviter que les élèves fassent appel à
leur connaissance (plus ou moins bonne et avancée) du curriculum caché. Cela permet d'éviter aussi que des élèves travaillent sans réussir.
On peut aussi questionner plus précisément sa propre
activité : par exemple, réaliser qu'on écrit sans
doute beaucoup moins que ses élèves (et parfois de
manière aussi peu lisible) , qu'on est parfois aussi
comédien qu'eux, en invoquant des problèmes familiaux ou
sociaux (Barrère, 2003) ; et aussi qu'on qu'on fait parfois bien plus de bruit qu'eux
Analyse des pratiques
1. Quel est le curriculum caché
correspondant à votre propre métier d'étudiant ou
de professeur stagiaire à l'IUFM ?
2. Même question à propos des élèves de votre établissement.
3. Même question à propos de leurs activités
réelles (Barrère, 2003 parle des trois activités
d'un élève du secondaire : écouter, participer,
prendre des notes )
3. Mettre au jour différentes applications du fameux proverbe :
"faite ce que je dis, pas ce que je fais" dans sa propre pratique
d'enseignant.
Références
Barrère, A. (2003). Travailler à l'école. Que font les élèves et les enseignants du secondaire ? Rennes : PUR.
Barrère, A., & Sembel, N. (1998). Sociologie de l'éducation. Paris : Nathan. [surtout le chap. III]
Dessus, P., & Sylvestre, E. (2003). Transposition d'une
tâche en activité. Résonances, 5,
8-9.
La Borderie, R. (1991). Le métier d'élève. Paris : Hachette.
Perrenoud, P. (1994). Métier d'élève et sens du travail scolaire. Paris : E.S.F.
Sembel, N. (2003). Autour des mots "le travail scolaire". Recherche et Formation, 44, 125-135.
Sirota, R. (1993). Le métier d'élève. Revue Française de Pédagogie, 104, 85-108.
Document SAPEA, Séminaire d'analyse des pratiques
d'enseignement/apprentissage, IUFM de Grenoble
http://www.upmf-grenoble.fr/sciedu/pdessus/sapea/metiereleve.html