Enseignement et gestion des imprévus
Auteur : Ph.
Dessus, IUFM Grenoble
Date de création : 29 novembre 2001.
Objectif : Une préparation de cours peut
être aussi rigoureuse et précise que possible. Il n'en reste
pas moins que des événements "imprévus" peuvent survenir
et perturber l'enseignant, s'il n'y est pas préparé. Ce chapitre
est dévolu à définir de plus près cette notion
d'imprévu et la manière d'y faire face.
Lire aussi : document sur
la planification, document sur l'analyse de la
tâche.
Introduction
Des chercheurs en éducation ont travaillé sur
la notion d'imprévu survenant pendant l'enseignement. Cet imprévu
peut être considéré négativement, si l'on considère
qu'il déstabilise l'enseignant et l'oblige à décider
de mettre en œuvre une autre activité que celle prévue. Il
peut être considéré positivement, si l'on considère
qu'il peut être un indice de choses qui se passent dans la classe,
notamment les mécompréhensions des élèves.
De manière générale, cette gestion des imprévus
est donc directement reliée à la prévision (planification,
ou encore préparation) de l'enseignant, avant qu'il mène
la séance devant ses élèves. Cette planification (voir
document sur la planification) prend des formes diverses (liste des
compétences visées, liste des activités des élèves,
des activités de l'enseignant, modalités d'évaluation,
etc.), mais elle a pour but principal, justement, de réduire les
imprévus pouvant survenir lorsque l'enseignant sera en face de ses
élèves. Comme l'expriment Chautard et Huber (1999a), du point
de vue des enseignants, il y aurait des imprévus inévitables
(qui arrivent nécessairement, car on ne peut tout prévoir,
donc des imprévus prévus)…, des imprévus nécessaires
(que l'enseignant attend presque, et qui sont le témoin de l'intérêt
des élèves) et des imprévus exploitables (que l'enseignant
utilise pour décider de la suite à donner à la séance).
Ce que l'on sait
Etude des imprévus survenant en classe
Les imprévus survenant en classe ont, la plupart du
temps, été étudiés ainsi : on demande à
des enseignants de préparer une séance, puis on les filme
et les observe (ainsi que leurs élèves) pendant la réalisation
de cette séance. Ensuite, après la séance, on leur
fait regarder le film en leur posant des questions sur les moments où
il semble qu'un imprévu s'est produit. Les résultats sont
divers.
Ils ont par exemple montré des profils d'enseignants
(Bru, 1991) : certains enseignants préparent leurs cours en pensant
à de nombreuses variables (par exemple, niveau des élèves,
difficulté de la tâche, matériel, etc.) et en agissant,
pendant leur travail en classe, sur autant de variables ; d'autres, en
revanche, planifient sur de nombreuses variables et réduisent leur
nombre pendant la séance en classe ; enfin, certains planifient
et agissent sur un nombre réduit de variables. Ces profils ne sont
pas liés à la réussite des élèves.
Ils ont également montré des profils
de leçon (Chautard & Huber, 1999b ; à paraître)
: des leçons avec peu d'incidents et d'imprévus ; des leçons
avec des incidents parasites, sans véritables imprévus ;
des leçons avec imprévus nécessitant un diagnostic
non suivi d'une action spécifique et enfin des leçons avec
imprévus nécessitant une décision. Ces auteurs proposent
de plus une intéressante classification des imprévus, que
nous exposons maintenant.
Une classification des imprévus (Chautard & Huber,
1999b)
Chautard et Huber (1999b) ont observé une dizaine
d'enseignant de français en lycée. Ils ont relevé,
avec leur aide, les incidents, ainsi que les "modes de gestion" des enseignants
les plus fréquents. Les voici.
Tableau I - Les principaux incidents et les modes
de gestion des enseignants (d'après Chautard & Huber, 1999b).
|
Incidents (classe de français, lycée)
|
Types de réponses : Inexacte, inattendue,
imprécise, absente, saugrenue, inaudible, incomprise.
Perte de repères (confusion)
Conflit socio-cognitif (confrontation de points de vue
différents).
Orthographe |
|
Modes de gestion des enseignants
|
(re)questionner
Proposer une solution : donner la réponse
Répéter sans commenter la réponse
Ignorer la réponse
Récapituler/synthèse/mise au point
Modifier son point de vue (acceptation de la réponse)
Repousser la réponse
S'étonner
Renvoi au document
Penser tout haut
Différer (une réponse)
Faire un diagnostic
Corriger une erreur
Manier l'humour
Gratifier un élève
Activer un conflit socio-cognitif
Faire un commentaire désobligeant |
Ce que l'on peut faire
Contrôler les différents événements
de la classe
Par définition, il est difficile de se préserver
de tous les imprévus pouvant survenir en classe. Il est même
certain qu'un enseignant qui ferait en sorte de ne laisser s'exprimer aucun
imprévu manquerait de ce fait des événements importants.
Certaines recommandations sont utiles, issues des travaux de Kounin et
reprises notamment par Archambault et Chouinard (1996) ou Crahay (2000).
Comme elles contribuent nécessairement à la discipline, on
pourra se reporter au document sur la discipline
:
-
Être sensible à ce qui se passe dans la classe.
L'enseignant doit essayer d'être conscient de tout ce qui se passe
dans sa classe et de le montrer aux élèves. Il supervise
constamment le fonctionnement de sa classe, " il a des yeux tout autour
de la tête ", il peut faire face à des événements
inattendus. Même si, réellement, on ne peut jamais être
capable de tout superviser, l'enseignant doit montrer aux élèves
que le moins possible de choses lui échappe.
-
Gérer un rythme de travail adéquat.
L'enseignant doit faire en sorte que les différents événements
de sa classe se succèdent " en douceur ", de façon continue
et selon une logique claire. Il doit éviter les hésitations
et les délais entre les différentes activités. Une
des caractéristiques les plus difficiles à appréhender,
notamment pour les enseignants débutants, est le fait que différents
événements se produisent en même temps (chevauchement)
: par exemple, aider un élève qui tente de résoudre
un problème, jeter un coup d'œil sur un groupe, intervenir pour
qu'un élève cesse de déranger les autres, vérifier
la durée d'une activité, etc. La seule manière de
gérer efficacement ces chevauchements est de bien préparer
ces différentes activités.
Comprendre la cause des imprévus
Lorsque un ou des élèves se comportent de manière
imprévue (nous laissons ici de côté le cas où
du matériel se comporte de telle manière), il est non seulement
utile de savoir comment on va réagir, mais aussi de comprendre
pourquoi
cet imprévu est survenu. En effet, les élèves interprètent
les situations (ou les consignes), ils ne les exécutent pas nécessairement
comme l'enseignant l'attend toujours (voir document
sur les tâches). La référence de cette interprétation
se trouve bien souvent dans les habitudes de travail que les élèves
acquièrent avec chaque enseignants. Voici un exemple :
Pendant un cours, les élèves sont en train
de réaliser un exercice, qui prend manifestement plus de temps que
prévu. L'enseignant décide de le donner à terminer
à la maison, en devoir. Ce qu'il annonce aux élèves.
Juste après l'annonce, l'enseignant voit avec surprise tous les
élèves se mettre à ranger leurs affaires, alors qu'il
restait un quart d'heure avant la fin du cours. C'est bien l'annonce de
devoirs à la maison qui a "déclenché" cette action
des élèves, car, d'habitude, elle se situait bien juste
avant la fin du cours. Bien évidemment, il a été
difficile, pour l'enseignant, de terminer son heure de cours.
Analyse des pratiques
-
Reprenez la distinction faite dans l'introduction (Chautard
& Huber, 1999a) entre les imprévus inévitables, les imprévus
nécessaires et les imprévus exploités. Trouvez, dans
votre expérience, un événement qui peut se rattacher
à chaque catégorie. Réfléchissez à votre
manière de les régler (voir partie "classification des imprévus).
-
Prenez un de ces événements, essayez d'en comprendre
les causes (partie comprendre les causes des imprévus).
-
Le site "banque
de ressources pour la formation pratique des enseignants", Québec,
Canada, rassemble les descriptions d'une cinquantaine de cas, dont la plupart
sont des imprévus. Lisez-les et analysez-les en fonction des informations
présentes dans cette page (classification, causes).
Références bibliographiques
Archambault, J., & Chouinard, R. (1996). Vers une
gestion éducative de la classe. Montréal: Morin.
Bru, M. (1991). Les variations didactiques dans l'organisation
des conditions d'apprentissage. Toulouse: Editions Universitaires du
Sud.
Chautard, P., & Huber, M. (1999a). La gestion
des imprévus par l'exercice du jugement pédagogique.
Dijon: ENESAD, rapport de recherche.
Chautard, P., & Huber, M. (1999b). Une recherche
à double effet : de la conceptualisation du cours dialogué
à l’auto-analyse, par l’enseignant, de ses pratiques. Éducation
Permanente, 139, 165-184.
Chautard, P., & Huber, M. (à paraître).
Les
savoirs cachés des enseignants. Paris: L'Harmattan.
Crahay, M. (2000). L'école peut-elle être
juste et efficace ? Bruxelles: De Boeck.
Note : Certains éléments relatés
ici sont repris d'un rapport de recherche financé par le programme
Cognitique "Ecole et sciences cognitives" [réfs : Dessus, P. (à
paraître). Les effets de la planification sur l'activité de
l'enseignant en classe. In P. Bressoux (Ed.), Stratégies de l'enseignant
en situation d'interaction.]
Document SAPEA, Séminaire d'analyse des pratiques
d'enseignement/apprentissage, IUFM de Grenoble
http://www.upmf-grenoble.fr/sciedu/pdessus/sapea/imprevu.html