Les droits des élèves dans la classe et dans
l'établissement et les relations maître-élèves
Auteur : Philippe
Dessus, IUFM Grenoble, (document très fortement inspiré
de P. Merle, 2001. Les droits des élèves. Rev. Fr. Sociol.,
42-1, 81-115.)
Document créé le 9 novembre 2001.
Voir aussi : Document
sur les sanctions.
Résumé : Ce
document fait le point sur la manière dont les droits des élèves
sont établis et respectés dans les établissements
et les classes. On voit aussi comment ces droits peuvent influer sur les
relations maître-élèves.
Introduction
L'enseignant entretient avec ses élèves des
relations qui sont influencées par un grand nombre d'éléments
: le règlement intérieur en est un parmi les plus visibles,
mais il y a aussi les règles de vie qu'il peut instituer dans sa
classe, les textes réglementaires nationaux, etc.. À une
époque dans laquelle l'apprentissage de la citoyenneté devient
une des priorité de l'Education nationale et dans laquelle les questions
de violence, d'incivilité sont plus que jamais en avant, il convient
de réfléchir aux droits des élèves. Ainsi,
en tant qu'enseignant, on pourra être plus attentif à ces
droits, et donc aux élèves eux-mêmes.
Ce que l'on sait
La loi du 10 juillet 1989, et le décret du 18 février
1991 instituent les droits des élèves au sein de l'Education
nationale. Cette loi est liée à la Convention internationale
des droits de l'enfant, qui stipule que les Etats-membres " garantissent
à l'enfant qui est capable de discernement le droit d'exprimer librement
son opinion sur toute question l'intéressant, les opinions de l'enfant
étant dûment prises en considération eu égard
à son âge et à son degré de maturité"
(cité par Merle, 2001, p. 83). Voici pour les aspects législatifs,
mais qu'en est-il de la manière dont ces droits sont perçus
par les élèves ?
Rapport des élèves au droit
Comme le dit Merle (2001), les élèves n'ont
pas la même perception de leurs droits selon le niveau d'enseignement
dans lequel ils sont. Les élèves du primaire ont une notion
du droit ancrée dans l'expérience et peu différenciée
de celle d'obligations (" J'ai le droit de travailler, d'aller en récréation,
d'aller aux toilettes, mais pas pendant qu'on travaille" (Merle, 2001,
p. 84)
Dans le secondaire (collège ou lycée), en
revanche, les élèves ont clairement conscience de leurs obligations,
et parallèlement, ont un sentiment général d'injustice,
car d'une part ils déclarent ne pas savoir quels peuvent être
ces droits, et d'autre part, que ces droits sont plus largement des droits
des enfants, plutôt que des élèves (p. ex. : "Ne pas
se faire taper par le prof.). Certains élèves relient ces
droits au seul règlement intérieur. Enfin, ces droits sont
directement liés aux relations maître-élève
au sein de la classe :
"On n'a pas beaucoup de droits en cours. On ne
peut pas toujours dire ce qu'on pense. Si on dit se qu'on pense du prof
c'est pas trop bien vu. Il y a des profs qui peuvent dire : 'Tu n'y arriveras
jamais, t'es con'. Je ne sais pas s'ils ont le droit, mais en tous cas,
ils le font. C'est pas normal puisque nous on n'a pas le droit de dire
ça à eux. Le droit ? Répondre au prof s'il nous provoque."
(Merle, 2001, p. 86)
Dans certaines filières (p. ex. technologiques), les
élèves ont une conception détournée du droit
: c'est ce qu'ils peuvent faire pour transgresser le règlement :
"Des droits ? Je vois pas [...] Le droit de s'amuser, le droit de faire
chier les profs, le droit de pas écouter, je le regarde pas, j'écoute
pas, j'ai un chewing-gum, je fais rien". (ibid.)
Le règlement intérieur des établissements
: une asymétrie des droits
Selon Merle, les règlements intérieurs des
collèges et lycées ne diffèrent que sur un point :
la liberté d'association, autorisée dans ces derniers seulement.
Hormis cela, les règlements intérieurs définissent
les droits des élèves en termes d'obligations : les paragraphes
sur les droits, lorsqu'ils existent, sont bien moins développés
que ceux sur les obligations. Pour donner un exemple, le respect des personnes
figure très souvent en tant qu'obligation, rarement en tant que
droit : "les élèves respectent l'ensemble des membres de
la communauté éducative tant dans leur personne que dans
leur bien" (ibid.) n'a pas souvent sont équivalent du point
de vue du personnel éducatif. Ainsi, les devoirs de "tenue correcte"
ou de "ponctualité" devraient normalement concerner tous les personnels
de l'établissement.
De plus, cette réglementation n'a qu'une portée
limitée sans possibilité pour les élèves de
porter plainte, même si, informellement, les CPE ou d'autres enseignants
peuvent avoir un rôle d'écoute des plaintes d'élèves.
Le seul recours pour l'élève est que ses parents défendent
sa cause auprès de l'enseignant qu'il juge avoir porté atteinte
à ses droits.
Les droits des élèves, des conceptions concurrentes
(Merle, 2001, p. 97 ; Dubet, 1999)
Lorsqu'on questionne les élèves du secondaire
sur leurs droits, émerge une position "syndicale", qui comporte
un certain nombre de revendications, qui sont des moyens de défendre
leur "métier" d'élève (repris de Merle, 2001, p. 98
et sq. et de Dubet, 1999, p. 181 et sq.) :
-
Avoir des bons profs, le droit de ne pas savoir :
ce point est lié au droit de poser des questions lorsqu'on n'a pas
compris, d'avoir des explications. Plus largement, ce point est lié
au droit à l'éducation de la Loi
d'orientation de 1989.
-
L'égalité de traitement, une notation ajustée
au mérite : Le favoritisme, la notation "à la tête
du client", sont des sujets souvent abordés par les élèves,
et sont rarement pris en compte par les enseignants, qui pensent que leur
notes sont non discutables. Les élèves ressentent comme une
grande injustice le fait que le travail fourni ne soit pas noté
en conséquence. Pourtant, les travaux en docimologie (voir
cours de F. Campanale) montrent combien les notes "objectives" sont
difficiles à produire. Toutefois, quelques procédures simples
permettent de régler quelques-uns de ces problèmes : double
correction pour les contrôles importants, barème précis,
évaluer seulement ce qui a fait l'objet d'un enseignement… En bref,
exercer une juste notation.
-
L'égalité de traitement 2 : traiter tous
les élèves de la même manière : Comme l'observe
Dubet (1999), prendre en compte le mérite les élèves
peut être incompatible avec un principe égalitaire, qui serait
de traiter tous les élèves de la même manière.
On peut toutefois convenir que l'Ecole doit traiter tous les élèves
de la même manière, indépendamment de ses performances.
La compétition mise en place par les notes ne peut donc être
continue, afin de préserver une cohésion entre élèves.
-
Le droit d'expression : faire attention à ce qu'on
dit : C'est une des revendications les plus fortes des élèves,
que ce soit à l'intérieur de la classe (pouvoir s'exprimer
sur la quantité de travail demandé, sur l'échéancier
des contrôles…) ou à l'extérieur (rôle des délégués
de classe, des parents d'élèves au conseil de classe).
Ce que l'on peut faire
Nous l'avons déjà signalé, l'expression
et le respect des droits des élèves influence fortement les
relations entre enseignants et élèves. Il est donc utile
de réfléchir aux points suivants :
Quelle conception de leurs droits ont mes élèves
?
Permettre de faire s'exprimer les droits et devoirs des élèves,
ce n'est pas seulement leur faire élaborer et signer une "charte",
des règles de vie qui sont, la plupart du temps une série
d'interdictions qui ne seront pas ou peu respectées. C'est peut-être
en s'autorisant une écoute, une prise en compte de leurs problèmes
plus grande que celle habituellement consacrée dans les établissements
(voir ci-dessous les droits imprescriptibles vus par Perrenoud).
Dans quelle mesure le règlement intérieur de
mon établissement permet-il l'expression et le respect des droits
de mes élèves ?
Le règlement intérieur est le principal repère
de mes élèves. Il importe donc de le lire attentivement,
et de vérifier - sa conformité avec les textes officiels,
- quels usages vous allez pouvoir en faire.
Quelles sont les principales revendications de mes élèves
?
Les trois points principaux, mentionnés ci-dessus,
montrent les principales revendications des élèves. Il s'agira
donc de tenter, en ce qui vous concerne, de les rendre minimales.
Analyse de pratiques
-
Répondez aux questions suivantes :
-
Décrivez un événement vécu dans
lequel interviennent la notion de droit des élèves.
-
Relisez le règlement intérieur de votre établissement
: les droits des élèves y sont-ils définis autrement
qu'en termes d'obligations ? Donnez des exemples.
-
Que pouvez-vous vous permettre de dire à vos élèves
en classe ?
-
Qu'est-ce que vos élèves peuvent-ils se permettre
de vous dire en classe ?
-
Dans ma classe, qu'est-ce que les élèves ont
le droit de faire ? pas le droit de faire ?
-
Comment ces droits sont-ils énoncés ? Implicitement,
explicitement ?
-
À votre avis, de quelle manière ces droits
jouent-ils sur la relation que vous entretenez avec vos élèves
? Comment s'y prennent-ils pour vous manifester leur désaccord lorsqu'il
leur semble que vous "allez trop loin" ?
2. Perrenoud
(1995) a établi la liste des droits imprescriptibles des élèves,
sur le modèle de ceux du lecteur (Pennac). Quels sont les droits
à ajouter ? Quels sont ceux que vous supprimeriez de la liste ?
Pourquoi ?
-
1. Le droit de ne pas être constamment attentif
-
2. Le droit à son for intérieur
-
3. Le droit de n'apprendre que ce qui a du sens
-
4. Le droit de ne pas obéir six à huit heures
par jour
-
5. Le droit de bouger
-
6. Le droit de ne pas tenir toutes ses promesses
-
7. Le droit de ne pas aimer l'école et de le dire
-
8. Le droit de choisir avec qui l'on veut travailler
-
9. Le droit de ne pas coopérer à son propre
procès (c'est-à-dire le droit de ne pas coopérer à
sa propre évaluation, en ne donnant pas le bâton pour se faire
battre, en se montrant à son meilleur avantage, etc.)
-
10. Le droit d'exister comme personne
-
-
Références
Code de l'éducation, Journal Officiel Numéro
143 du 22 juin 2000, Mis en ligne par Daniel Calin (http://daniel.calin.free.fr/textoff/code_education.html)
Dubet, F. (1999). Sentiments et jugements de justice dans
l'expérience scolaire. In D. Meuret (Ed.), La justice du système
éducatif. Bruxelles: De Boeck, pp. 177-193.
Merle, P. (2001). Les droits des élèves,
droits formels et quotidien scolaire des élèves dans l'institution.
Rev. Fr. Sociol., 42-1, 81-115.
Perrenoud, P. (1995). Les
droits imprescriptibles de l'apprenant ou comment rendre le métier
d'élève plus vivable. Éducations, 1, 56-62.
Document SAPEA, Séminaire d'analyse des pratiques
d'enseignement/apprentissage, IUFM de Grenoble
http://www.upmf-grenoble.fr/sciedu/pdessus/sapea/droitel.html