Association Recherche & Régulation
R & R




SECTEURS ET TERRITOIRES, TOUR À TOUR PROBLÈMES ET SOLUTIONS DANS LES APPROCHES RÉGULATIONNISTES

Bilan de travaux récents et application à la dynamique de l'agriculture française des trente glorieuses

Martino Nieddu

Faculté des Sciences Economiques et de Gestion , Reims

E.S.S.A.I. (Etudes sur les Systèmes et Structures Agro-Industriels, rattaché au CERAS-Université de Reims) & L.A.M.E.

salle 1020, 57 bis rue P. Taittinger, 51096, Reims-Cedex

fax : 03.26.05.38.69, tél. : 03.26.05.38.01 e-mail : martino.nieddu@univ-remis.fr


Résumé

Nous fixons à cet article deux objectifs. Le premier est de faire le point sur la littérature contenant des thématiques de régulation sectorielle ou territoriale parue après “ l'Etat des savoirs ” (1995). Dans cette littérature, les dimensions sectorielle et territoriale de la régulation sont tour à tour à tour traitées comme révélateurs de problèmes analytiques ou empiriques méritant d'être relevés par les approches régulationnistes, et comme solutions aux crises structurelles. Les nouveaux apports s'organisent autour des notions de configuration productive, laquelle pose les problèmes de la frontière de l'espace de régulation et de la pluralité des logiques productives, et de structure de gouvernance, laquelle introduit une dynamique d'action collective. Ces deux notions plaident donc pour une lecture de l'approche régulationniste qui ne découle pas seulement de l'analyse des structures, mais qui soit aussi systémique et stratégique.

Le second objectif est d'interroger ces notions ainsi que la méthode régulationniste à partir d'un travail sur la dynamique de l'agriculture productiviste des trente glorieuses. Pour ce faire, on s'interrogera sur le système pertinent pour la description d'un pluralité de configurations. On propose d'abandonner la représentation d'une “ agriculture du fordisme ” comme une configuration productiviste unique régulée par des dispositifs sectoriels. Notre hypothèse interprétative est fondée sur la coexistence de deux agricultures productivistes, l'une formée par des exploitations de taille moyenne adossée au développement d'un capital industriel réalisant l'écoulement d'une production de masse indifférenciée, l'autre formée par de grandes exploitations cherchant à se protéger du capital industriel.

On parcourt successivement les niveaux nationaux, régionaux et intra-régionaux, pour montrer que chaque niveau donne à voir des éléments différents des spécificités permettant de caractériser ces configurations productives.

Introduction

L'application de la méthode régulationniste aux questions de territoire et de secteur a soulevé toute une série de réserves à l'intérieur même du courant régulationniste (Boyer, 1990, Saillard, 1995 ). Mais sa nécessité n'est plus guère discutée. Il existe à cela des raisons d'ordre empirique : le glissement du support de la dynamique économique, de l'Etat-Nation au territoire, la nécessité de fonder une méthode pour recoudre des territoires de mono-industries frappés par les crises sectorielles. Celles-ci seraient insuffisantes à justifier que l'on mobilise les approches régulationnistes pour traiter de tels problèmes. On se permettra de pointer deux raisons d'ordre théorique .

(1).Si l'on définit le programme régulationniste originel d'un double point de vue, d'abord comme la volonté d'expliquer l'existence et la forme de régimes d'accumulation stables -ainsi que leur revers sous la forme de périodes de crises structurelles-, ensuite comme la volonté de mettre au point un outillage conceptuel dans lequel on puisse aussi aboutir à des propositions normatives quant aux transformations structurelles, ce programme appelle de lui-même une réflexion sectorielle et territoriale. La référence au secteur automobile comme modèle de développement industriel conduisait inévitablement à constater l'existence de secteurs (l'agriculture, le bâtiment, les services..) dotés de fonctionnements économiques et de dispositifs institutionnels assez éloignés de ce modèle. Et la reconnaissance de la variété des capitalismes nationaux, prémisse de la rupture partielle du courant régulationniste “ parisien ” avec la forme de marxisme dominante dans les années 60, induisait nécessairement une réflexion sur la capacité de territoires donnés à construire des dynamiques endogènes. Des niveaux autres que le niveau national ne se révélaient-ils pas à même de construire de telles dynamiques ?

(2) La recherche de prescriptions et de scénarios de sortie de crise se trouve -pour partie- à l'articulation de ces deux types de questionnement. L'approche régulationniste partage avec les courants scandinaves d'“ industrial dynamics ” l'idée que les activités décentralisées des agents économiques et les efforts de valorisation de capitaux privés ne peuvent se faire sans s'appuyer sur les ressources collectives des systèmes nationaux d'innovation et production.

L'espace de constitution de tels ressources n'est pas donné d'avance comme en témoignent les hésitations des théoriciens des systèmes d'innovations, qui en proposent des versions localisées ou sectorielles. Par ailleurs, les résultats empiriques et les réflexions théoriques indiquent que les spécialisations fondatrices de la compétitivité des nations se concentrent, pour chacune d'entre elles, sur un petit nombre de secteurs dotés d'une grande stabilité, ce qui délimite des trajectoires nationales fondées sur les secteurs. Ils indiquent également que cette agglomération sectorielle se double d'une agglomération territoriale prenant la forme de “ success stories ” se situant à un niveau infranational.

Ces remarques introductives doivent être prolongées par un constat d'ordre général quant à la méthode régulationniste. Si elle s'oppose aux modèles hypothético-déductifs dominants en économie, c'est plus qu'une méthode inductive. On suivra H. Guillemin (1996) et  Delaunay (1997) dans l'intérêt qu'ils portent au philosophe pragmatiste C.S. Pierce lorsque celui-ci définit une troisième voie qu'il nomme l'abduction : “ Dans l'abduction, nous passons de l'observation de certains faits à la supposition d'un principe général, qui s'il était vrai, expliquerait que les faits soient tels qu'ils sont. Nous concluons donc à l'existence de quelque chose qui est totalement différent de tout ce que nous avons pu observer empiriquement, bref à quelque chose qui est dans la majorité des cas inobservable ” (Pierce, cité par Guillemin, p.319).

On peut décomposer la mise en œuvre de la méthode régulationniste, en trois phases (1) la mise en ordre de faits stylisés paradoxaux, qui vont être reconnus comme incontournables et devoir être expliqués, (2) la mise en œuvre d'une stratégie d'observation empirique de grandes régularités en rapport avec ces faits stylisés (3) la mise en forme d'un principe général explicatif s'appuyant sur les acquis théoriques du courant régulationniste. La crédibilité de ce principe explicatif tient précisément dans ses qualités heuristiques, sa capacité à mettre en forme, à donner à voir une réalité, qui, si elle existe bien en dehors de l'observateur, ne se donne à voir de façon intelligible que si l'on en construit une représentation.

En ce sens, les approches régulationnistes sont falsfiables en deux endroits : dans la pertinence des régularités observées et dans la légitimité du principe explicatif proposé, c'est-à-dire dans sa capacité à intégrer, sinon la totalité des dimensions de la réalité observée, du moins l'essentiel des faits paradoxaux sur lesquels on attendait une explication.

PREMIÈRE PARTIE : L'ÉTAT DU DÉBAT SUR RÉGULATION SECTORIELLE ET TERRITORIALE

Sans reprendre l'ensemble du débat du début des années 90, on se concentrera dans la première sous-section sur deux avancées récentes obtenues par l'approfondissement de la réflexion sur les logiques productives, suffisamment consistantes pour modifier le mode de formation de ce que nous avons appelé le “ principe explicatif ” moteur de la méthode de l'abduction régulationniste. Ces tentatives conduisent à redécouvrir les fondements systémiques des approches régulationnistes. En effet, en proposant de hiérarchiser le formes institutionnelles dans le fonctionnement du secteur ou du territoire, elles invitent à recomposer l'analyse autour de la façon dont ces formes font système. C'était par exemple, pour l'agriculture, la forme “ monnaie de crédit ” qui induit l'accumulation forcée dans l'agriculture productiviste selon G. Allaire (1988). Il s'agit, là encore, d'une extension logique du programme régulationniste.

Cette extension s'est naturellement faite simultanément aux deux niveaux de raisonnement (infra-national dans ses deux dimensions et au niveau des régimes de croissance globaux). Le principe explicatif retenu par P. Petit consiste à précisément à proposer une périodisation des régimes de croissance à partir d'une telle périodisation : rôle prépondérant de la dynamique du rapport salarial dans la période précédente, et pour la période contemporaine, c'est la transformation et le durcissement des formes de concurrence qui conditionne les évolutions des autres champs institutionnels. La référence à Jessop (1993, 1997) qui analyse les mutations de l'Etat, glissant d'un position d'Etat de bien-être keynésien à un “Etat schumpeterien” a un prix : chez Jessop, il ne s'agit pas seulement d'une forme structurelle. L'accent est mis sur le fait qu'il s'agit du support d'une stratégie d'accumulation.

Cela n'implique-t-il pas une transformation du mode opératoire de l'approche régulationniste ? La prééminence des structures sur les stratégies -qui trouve son origine, faut-il le rappeler, dans l'héritage althussérien des premiers régulationnistes- mérite ici d'être discutée. L'école américaine de la structure sociale d'accumulation propose d'en renouveler l'usage en différentiant les comportements qu'ont les agents économiques dans les périodes de crise. Celui-ci serait double : tactique, de défense du pouvoir de marché acquis dans la période de croissance, et stratégique de recherche, à partir des avantages compétitifs hérités, de transformation de l'environnement et de nouvelles formes d'organisation de la croissance compatibles avec la période (Rasselet, 1996). Le fait de partir des agents économiques permet de lever une critique interne développée par Duharcourt (1988a) aux approches régulationnistes parisiennes, en lisant les périodes de crise, non comme des phases désordonnées, sans cohérence synchronique, mais comme des phases structurées par les configurations dans lesquelles les agents économiques se sont engagés dans le passé.

La littérature portant sur les structures de gouvernance locale décrite dans la seconde sous-section relève, de notre point de vue de la même option méthodologique : retrouver, à travers la façon dont se nouent des formes institutionnelles locales, des projets stratégiques de développement et les groupes sociaux dans lesquels ils sont “ enchâssés ” alors même qu'ils n'ont parfois pas encore produit de régime d'accumulation stable. Et par là même, se donner les moyens de construire de telles formes.

1- SECTEURS ET TERRITOIRES COMME PROBLÈMES

1.1. Différences intersectorielles de fonctionnement économique difficultés d'analyse de la régulation sectorielle : les travaux de C. du Tertre sur le bâtiment et les services

Comment appréhender les spécificités sectorielles tout en reliant dynamique sectorielle et dynamique macro-économique globale, sachant que la première ne se déduit pas strictement de la seconde et qu'elle exerce sur elle des effets de retour ?

L'héritage des régulationnistes sectoriels est en la matière composite : issu de l'économie industrielle des filières macro-sectorielles (Nefussi, 1987), ou de l'héritage marxiste qui centre l'analyse de la valorisation du capital sur la question du “ procès de travail ”. Il renvoie à une difficulté à définir le secteur par le produit, ou comme “ construction sociale complexe de la dynamique productive ” (du Tertre, 1998, p.2), auquel cas, la spécification des frontières du secteur et de leurs déformations au cours du temps fait aussi partie du domaine d'étude.

L'analyse régulationniste sectorielle produit ici deux principes explicatifs originaux. Le plus ancien, déjà présent dans les travaux de Mollard et Lacroix du début des années 90 consiste à ouvrir le concept de rapport salarial en considérant qu'il existe un continuum de solutions dans l'organisation du rapport social de travail, le rapport salarial n'en constituant qu'une des formes possibles. Proposé en débat sur le secteur agricole, pour relier exploitation et formes de travail indépendant, le concept gagnerait certainement à être testé dans deux directions : la sphère domestique, d'abord, où le travail gratuit (souvent celui des femmes) structure le rapport de la famille aux biens de consommation ; les nouvelles formes d'exploitation de la décennie, lesquelles trouvent précisément le travail indépendant comme support idéologique.

Le second principe explicatif vise à priori à rendre compte du fait que “ les dispositifs productifs sont également soumis aux tensions de la compétitivité hors coûts ” (du Tertre, 1998, p.2). De ce fait, l'activité de travail (les productifs) doit être mise en relation avec l'organisation fonctionnelle de l'entreprise, qui détermine souvent les conditions de son efficacité. Les travaux de C. du Tertre et Gadrey sur les secteurs de service viennent conforter ce point de vue : le produit y est co-produit dans la relation de service entre prestataires et bénéficiaires. Le concept de configuration productive vise à rendre compte de cette relation complexe entre travail et organisation.

Or, l'intérêt même du concept serait de pouvoir décrire indifféremment des situations où se forment la compétitivité-coûts et la compétitivité hors coûts, lesquelles nécessitent toutes deux que l'organisation fonctionnelle de l'activité soit en cohérence avec le mode de formation de la compétitivité des entreprises. Par ailleurs, la définition donnée par les auteurs invite par elle-même à traiter dans la configuration l'ensemble des éléments - y compris ceux qui sont extérieurs à la firme et qui participent de la formation de sa compétitivité. Ce n'est en effet pas son organisation fonctionnelle interne qui définit son rapport à la qualité du produit ou au marché, mais aussi, pour reprendre le vocabulaire des Systèmes nationaux d'innovation et de production, un ensemble d'institutions supports qui en encadrent le développement (recherche précompétitivite, organisation collective des marchés, etc.).

L'introduction d'un tel concept pose alors deux problèmes à la théorie de la régulation.

D'une part, s'ajoute à la panoplie déjà vaste de ses notions intermédiaires, un élément dont il va bien falloir tester la cohérence de sa mise en système avec d'autres, notamment celles que Bartoli et Boulet avaient reconstruites pour travailler au niveau sectoriel. Chez ces deux auteurs, un moyen d'assurer le lien entre production et consommation réside dans la combinaison de trois logiques : de production, d'échange et de consommation ; chez du Tertre, les trois logiques se nouent dans la configuration productive puisque celle-ci décrit la façon dont des producteurs soumis à par ailleurs des contraintes techniques, organisent leur relation au marché, alors que la séparabilité des trois notions est difficile à réaliser. C'est particulièrement vrai dans le secteur du bâtiment où les logiques productives s'articulent autour d'une continuité qui va de la production domestique à la production artisanale et industrielle.

D'autre part, associer la configuration productive au secteur est une hypothèse forte : elle revient à postuler une homogénéité des principes d'organisation et de coordination interne au secteur qui est, de notre point de vue à la fois contre-intuitive et insuffisante à rendre compte de la dynamique de formation du secteur. Y compris lorsque les études empiriques produisent bien une image d'homogénéité sectorielle, celle-ci apparaît comme le résultat d'une histoire ayant façonné la structure industrielle. Cette remarque renvoie à un autre problème de définition du secteur : peut-il être défini comme un espace de concurrence dans lequel le travail institutionnel a sélectionné et assuré la reproduction d'un seul groupe stratégique d'entreprises (au sens que lui donnent Caves et Porter, 1987) ; ou précisément parce qu'il s'agit d'un espace de concurrence, ne serait-il pas logique que des acteurs cherchent à se différencier ? C'est précisément la question que l'on va aborder dans la section suivante.

1.2. Les travaux de Moati et Mouhoud et les problèmes posés par l'hétérogénéité intrasectorielle des configurations productives

La problématique de l'hétérogénéité qui structure de notre point de vue le programme de recherche de Moati et Mouhoud a été déclinée à partir différentes entrées théoriques. Le territoire devient un problème dès lors que l'on constate que soumis à des forces historiques identiques (les faits stylisés qui servent de fondement à la réflexion régulationniste), des territoires différents produisent des dynamiques différentes. Ce problème renvoie immédiatement à la dimension sectorielle : les études empiriques attestent que la majorité des secteurs prospères d'un pays comprend des groupes de firmes, souvent hétérogènes par ailleurs, et non des participants isolés. (Porter 1990, cité par Moati et Mouhoud, p.271).

La référence aux systèmes nationaux d'innovation ne suffit pas à épuiser le paradoxe, car elle renvoie elle-même à deux corpus théoriques. D'une part, la référence évolutionniste aux trajectoires et à l'apprentissage amène à avancer que la “ spécialisation nait de la spécialisation ” et que de ce fait, on observera de grandes régularités dans les spécialisations nationales, lesquelles peuvent être générées par la dictature de “petits événements ” générateurs de bifurcation. D'autre part, la référence aux configurations nationales de l'école suédoise, conduit à écarter l'explication en termes de dictature des petits événements au profit d'une lecture institutionnaliste et culturaliste opposant l'héritage de List à celui de Ricardo. Les “institutions supports” caractéristiques de ces configurations produisent (et sont elles-mêmes) des ressources collectives dont l'histoire peut difficilement être réduite à cette dictature de l'événementiel.

Ce principe explicatif permet d'intégrer la dimension territoriale de l'activité économique, tout en présentant deux inconvénients. Le premier réside comme on vient de le voir, dans son caractère composite, le second dans son caractère circulaire : la spécialisation est expliquée par le caractère particulier de la configuration, laquelle dépend de la spécialisation. Comme l'on sait que les ressources collectives doivent être construites et si l'on admet qu'elles le sont par rétroaction des organisations économiques qu'elles ont contribué à générer, il faudra expliquer le caractère durable de la spécialisation : pourquoi les organisations économiques qui évoluent dans leurs spécialisations et leur positionnement stratégique, ne produisent pas en fonction de leurs besoins stratégiques des ruptures dans les systèmes considérés ?

Moati et Mouhoud introduisent l'hétérogénéité à un autre endroit, qui est celui du secteur : “Nous défendrons l'idée que si, manifestement, les principes de base de l'organisation productive taylorienne (et les modes de gestion de la relation salariale qui lui sont associés) sont aujourd'hui largement remis en cause par un certain nombre d'évolutions de fond, il serait à la fois erroné et dangereux de conclure que les nouvelles pratiques organisationnelles correspondent à l'émergence d'un nouveau modèle productif unique.” (Moati, p.282)

M&M identifient deux grandes logiques productives à l'œuvre : la logique “taylorienne flexibilisée” dont l'objectif est de concilier efficacité productive et production différenciée, et la logique productive “cognitive”. Moati définit cette logique productive comme une nouvelle façon de gérer la division du travail en concentrant ses ressources pour développer ses compétences et sa capacité d'apprentissage sur un nombre limité de blocs de savoirs.

Contrairement à l'une des hypothèses de travail du courant régulationniste des années 80, on dispose, non d'un nouveau modèle, mais de deux logiques productives qui font également un usage intensif des nouvelles pratiques productives et organisationnelles, et constituent deux réponses possibles aux évolutions intervenues dans le fonctionnement du marché. Elles sont toutes deux potentiellement porteuses de compétitivité pour les firmes qui les mettent en œuvre. Comme les études empiriques montrent que le secteur d'appartenance est assez peu prédictif quant au choix de l'une des deux logiques, et que par contre, la taille, l'âge, l'insertion dans un groupe le sont, on peut poser l'hypothèse que c'est la perception qu'a la firme de son positionnement stratégique qui détermine son comportement stratégique.

Le glissement du principe explicatif général est d'importance : il ne s'agit pas de retrouver une unité du système qui en caractérise le fonctionnement. Il s'agit au contraire d'identifier des façons de résoudre des problèmes de valorisation du capital, et de repérer des idéaux-types de stratégies répondant à ces problèmes de valorisation. Le fait de proposer deux idéaux-types ne conduit pas nécessairement à les organiser dans une contradiction fondatrice de la dynamique concurrentielle. Ceux-ci peuvent se combiner de diverses façons : une condition de l'existence de la logique productive fondée sur les blocs de savoirs n'est-elle pas la capacité des firmes qui sont dans cette logique à externaliser les opérations nécessitant de minimiser les coûts ? En revanche, la concurrence existe sur l'affectation de moyens à la constitution des ressources collectives, notamment celles qui forment les modèles productifs (écoles de management et d'ingénieurs, groupes d'experts).

Cet effort de typologie et la création des deux idéaux-types donne à une réalité perçue intuitivement (nous pouvons tous rattacher à l'un de ces deux idéaux types des cas connus) un sens et un relief qu'elle ne possédait pas auparavant. Il est dès lors possible d'envisager que des mésosystèmes regroupant des agents hétérogènes en concurrence empruntent des trajectoires différenciées sans que l'on ait besoin de recourir à l'hypothèse de spécificités nationales. Celle-ci continueront bien sûr à jouer un rôle, mais plutôt comme éléments faisant système avec les logiques stratégiques selon des combinaisons toujours difficiles à prévoir, et dont il faut déterminer à quel niveau (régional, national ou local) elles opèrent. 

2- LES TERRITOIRES COMME SOLUTIONS AUX CRISES SECTORIELLES

Le territoire concentre l'intérêt de la littérature récente, et apparaît comme la grande découverte ou redécouverte de la seconde moitié des années 90. Elle est à la mesure de la crise de la forme Nation de l'Etat, et de l'idée, admise par la plupart des macro-écoonmistes qu'une série de solutions aux problèmes de l'emploi et de la relance de l'activité économique ne se situent plus à ce niveau (Jalladeau, 1995).

De la même façon, le secteur apparaît essentiellement comme un des haut lieux de la crise. Il faut néanmoins se souvenir qu'au moins dans le cas de l'agriculture productiviste, sa constitution en tant que secteur clos, appuyé sur un ensemble de dispositifs institutionnels, exorbitants du droit commun, a été la solution de sa croissance productiviste durant les trente glorieuses. Les dispositifs de protection sociale et la croissance des dépenses afférentes permettent les sorties rapides de l'activité et donc d'alimenter un mécanisme de répartition des gains de productivité largement institutionnalisé. La légitimité de l'approche régulationniste est d'autant plus forte dans l'étude de ce secteur qu'elle a été longtemps seule à disposer d'un outillage permettant d'éclairer la dynamique des transformations structurelles par les variables explicatives institutionnelles (Nieddu, 1998).

Quel est, dans ce domaine, l'apport original des régulationnistes, au delà de leur capacité à intégrer les travaux en termes d'externalités, comme une façon d'exprimer dans un langage formalisé le travail organisateur des institutions sur la dynamique économique, ou les travaux évolutionnistes sur l'apprentissage organisationnel ? La confrontation aux questionnement de l'Economie Régionale, en particulier à travers les travaux du groupe “ dynamiques de proximité ” conduit à doter le territoire d'un statut de variable endogène : il n'existe pas à priori comme organisation, mais connaît un processus d'auto-organisation à partir d'une dynamique d'apprentissage. Il est logique que l'approche régulationniste soit intégrée comme outil analytique dans l'ensemble des références que les économistes régionaux essaient de recomposer pour leur donner un caractère opératoire. Son caractère d'analyse systémique et sa double ambition positive et normative la positionne en deux endroits : quels seraient les institutions les plus à même d'assurer la clôture du territoire en un système capable de s'autoreproduire tout en produisant des performances économiques? Comment, pour une espace donné, décrire son fonctionnement interne pour retrouver les facteurs-clés de succès ou d'échec ? Pour l'essentiel, le débat théorique va se concentrer autour de la notion de structure de gouvernance. Il faut néanmoins noter que cette référence aux matériaux évolutionnistes nous semble contenir deux référentiels dont la cohérence mérite d'être interrogée : l'évolutionnisme des économistes et celui des biologistes des systèmes autopoïétiques se recouvrent-ils ?

Kirat et Lung (1998) confrontent les trois types de proximité définis par les travaux d'économie régionale à des systèmes de production d'innovation : la proximité géographique, la proximité organisationnelle reposant sur un cadre cognitif commun et la proximité institutionnelle exprimant l'adhésion des agents à un certain nombre de règles du jeu et de représentations. Ils étudient ensuite les processus d'apprentissage dans trois contextes différents : l'analyse des systèmes localisés d'innovation, celle des activités de conception des produits, et celle du transfert d'un territoire à un autre de modèles industriels tels que le fordisme. Dans les trois cas, c'est l'étude de la combinaison des trois types de proximité qui sert de guide au travail analytique.

Les auteurs hiérarchisent les systèmes localisés selon le mode de réalisation de la cohésion du système : dans les districts industriels et les milieux innovateurs, cette cohésion est du domaine des institutions informelles (normes prévalant dans le milieu, qui stabilisent l'environnement et les attentes de comportements réciproques entre agents) ; elle relève d'une régulation spontanée dont on observe l'existence ex post, en espérant avoir repéré les bonnes variables déterminantes. Dans d'autres cas, émergent des institutions formelles, explicitement chargées de structurer les réseaux d'innovation, et la question de leur efficacité est consubstantielle à celle de leur construction.

Dans le cas de la conception de nouveaux mode d'organisation du développement des produits, les auteurs considèrent qu'ils relèvent de processus d'apprentissage institutionnel ”puisqu'il s'agit de définir les nouvelles règles de fonctionnement et procédures de coordination des activités en interaction qui participent à l'innovation, et de les routiniser voire de les codifier ”(p.8). On retrouve alors le débat ouvert sur les frontières de la notion de configuration productive de du Tertre : la construction du cadre de représentation englobe des acteurs qui soient génèrent des effets externes sur le système considéré, soit doivent être intégrés à celui-ci (dans le cas présent, écoles d'ingénieurs et de management, organismes de transfert de technologies, etc...).

La notion de gouvernance locale vise alors à rendre compte de la façon dont se coordonnent, dans leur variété les agents économiques qui concourent à la clôture du système étudié. Selon une problématique bien assise empiriquement, mais peu théorisée, si l'on excepte la tentative de J. Sapir (1996) de mettre en forme ce qu'il a appelé les coordinations latérales, il est admis qu'il existe différentes modalités de coordination, et qu'il importe d'en assurer la compatibilité dynamique. De ce point de vue, Gilly et Wallet (1998) considèrent que la gouvernance se construit comme recouvrement entre une pluralité de compromis institutionnalisés et non par l'existence d'un compromis structurant unique.

La notion oscillera donc de la même façon que d'autres, de la régulation “ inconsciente ”, produit d'une sédimentation historique, dont on peut dresser la typologie aux propositions normatives de création de dispositifs régulatoires locaux, pilotés par des structures de gouvernance auxquelles il faut donner une efficace (cf. par exemple Gilly, Mollard, Péqueur, 1996). Il est nécessaire que ces structures soient mixtes d'un double point de vue. D'abord, comme nous l'avons remarqué précédemment sur l'analyse de configurations productives, comme combinaison d'acteurs productifs et d'acteurs publics qui assurent la mise en cohérence de ressources publiques et privées. Ensuite comme combinaison d'une dimension régulatrice (institutions productrices de normes) et d'une dimension d'action stratégique (l'action collective autour d'un projet de l' ”équipe mixte ” décrite précédemment).

Dans la terminologie élaborée par Gilly et Wallet, la gouvernance territoriale sera ce cas particulier de la gouvernance locale réussi, puisque elle dote le territoire d'un caractère auto-organisé : il existe une autonomie relative et une capacité de reproduction de l'espace par rapport à son environnement. Cette distinction ne peut être comprise sans clarifier ses rapports à la notion d'hybridation ; celle-ci vient s'ajouter au dispositif analytique pour décrire les processus par lesquels des modèles industriels (fordisme, toyotisme...) se combinent pour générer une forme nouvelle comprenant des caractéristiques de modèles différents. Si l'on suit la logique analytique des systèmes autopoiétiques de Varela et Maturana, la pression de l'introduction de modèles importés devrait se traduire par une déformation du système et une recomposition interne, mais une recomposition orientée par son principe de cohésion. Il s'agit donc d'une situation identique à celle de la diffusion du progrès technique : cette diffusion place en situation subordonnée les unités obligées de l'accepter sous formes d'intrants, alors qu'elle laisse autonomes et capables de dynamisme celles qui réussissent à désincorporer le progrès technique et à le recomposer dans leur propre système. La distinction entre gouvernance locale et territoriale suppose que le scénario d'hybridation soit un scénario dans lequel la structure de gouvernance locale acquiert le titre de territoriale car elle est à même à partir des ressources privées et collectives qu'elle peut mobiliser, de réaliser cette opération de désincorporation-réincorporation.

Gilly et Wallet observent à juste titre que cette opération prend du temps car elle suppose des phases d'essai-erreur : ils considèrent qu'il s'agit d'un apprentissage institutionnel, et introduisent une distinction entre apprentissage institutionnel et apprentissage organisationnel qui s'apparente à l'architecture des petites crises et des grandes crises. L'apprentissage organisationnel “ se réalise dans un univers institutionnel stable ”, alors que l'apprentissage institutionnel “ est issu de la succession de séquences de coordination dans un contexte changeant ” (p.11).

Conclusion (provisoire) de la revue de littérature

Sous réserve que les propositions analytiques contenues dans les textes rapidement présentés ici soient compatibles entre elles, celles-ci dessinent un programme de travail qui, s'il est largement engagé, n'en est pas pour autant totalement stabilisé.

(1) Celui-ci s'appuie sur une représentation de la réalité en terme de configurations dotées d'une logique de fonctionnement économique particulière. Ces configurations définissent-elles de grands découpages macro-sectoriels comme le propose C. du Tertre où s'agit-il de “ configurations de configurations ” qui voient coexister différentes logiques de production comme le proposent Moati ?

(2) Le champ de l'analyse de la configuration et sa régulation sont des enjeux empiriques. La configuration peut être un territoire ou un secteur, ou un espace régional supranational (cf. chez Petit, 1998). Celle-ci peut être représentée comme un système ouvert, et tous les systèmes ouverts n'accèdent pas au niveau d'auto-organisation qui justifie qu'on les étudie en termes de dynamique autonome. La distinction entre régulation externe ( portant sur le repérage des dispositifs de commande) et régulation interne reste pertinente.

(3) Si l'on se permet de prolonger la métaphore de l'hybridation jusqu'au travail des économistes, la nouveauté née de l'hybridation entre théorisation de la proximité et théorisation de la régulation réside dans la possibilité de séparer les systèmes selon la caractéristique d'autopoîèse. La distinction entre apprentissage organisationnel et institutionnel nous parait discutable dans la forme où elle est proposée, mais l'intégration d'une grille de lecture en termes de phénomènes d'apprentissage ouvre une perspective pour revisiter l'un des points aveugles du programme régulationniste : la transition d'une phase de régulation à une autre.

(4) Encore faut-il doter les acteurs lancés dans des processus d'apprentissage d'une règle d'action-réaction : s'agit-il simplement de processus de découverte de contraintes structurelles et d'intégration de celles-ci, où de processus de construction stratégique consistant à identifier dans la réalité les obstacles à lever et les structures à transformer pour atteindre l'objectif stratégique retenu ? C'est dans ce cas sur le principe de cohésion assurant l'autoreproduction du système qu'il faut identifier.

SECONDE PARTIE : LES DYNAMIQUES DE L'AGRICULTURE FRANÇAISE LOGIQUES TERRITORIALES ET LOGIQUES SECTORIELLES

Nous allons dans cette seconde partie présenter une synthèse de travaux sur la dynamique de(s) agriculture(s) productiviste(s) française(s), en l'organisant de telle façon qu'elle corresponde aux éléments constitutifs des approches régulationnistes proposés précédemment : (1) énonciation d'un problème comportant une dimension positive (observation d'une dynamique structurelle) et une dimension normative (comment cette dynamique structurelle peut-elle être orientée ?) (2) énonciation de faits stylisés paradoxaux (3) proposition d'un principe explicatif (4) lecture des grandes régularités statistiques au regard de ce principe explicatif (5) mise en perspective historique au regard des dynamiques contemporaines.

Dans le cas de l'agriculture française, les travaux régulationnistes, de par l'insertion professionnelle de leurs auteurs dans l'INRA sont des exercices toujours très proches d'un travail de prescription. On comprend alors qu'ils insistent sur le processus de dualisation de l'agriculture, à partir du constat qu'un nombre toujours moins important d'exploitants poursuivraient sur la voie productiviste tandis que des agriculteurs, mais aussi des ruraux auraient à remplir de nouvelles fonctions. L'enjeu porte à la fois sur l'émergence d'un nouveau modèle de production "assez unanimement décrit comme le passage d'une logique productiviste à une logique de qualité" prenant en compte une demande diversifiée, les rapports à l'environnement et aux impératifs d'aménagement du territoire (Allaire, 1996, p.1), et sur la construction des nouveaux dispositifs institutionnels permettant ce passage (Gilly, Pecqueur & Mollard, 1996).

De ce fait, l'analyse se concentre sur les nouveaux acteurs ruraux. Mais quel est, dans ce nouveau contexte, le comportement de l'agriculture productiviste ? se contente-t-elle de gérer son recul ou a-t-elle encore une place dans les dynamiques globales ou sur les questions environnementales ? Forme-t-elle un ensemble indifférencié du fait de l'encadrement institutionnel sectoriel ou faut-il décrire les différenciations en son sein ?

C'est à cet endroit, nous semble-t'il que les travaux régulationnistes sont insuffisants, probablement parce que leur représentation (le principe explicatif) des dynamiques de l'agriculture suffit à élaborer des propositions soutenant l'émergence de logiques économiques aux effets moins agressifs sur l'emploi, le territoire et l'environnement que celles de l'agriculture productiviste.

2.1. Sur quelques faits stylisés qui méritent d'être discutés

(1) Contrairement à ce que laissait supposer l'hypothèse d'articulation fonctionnelle de l'agriculture aux dynamiques globales, la réalité de l'agriculture résiste à un explication exclusivement sectorielle. Malgré la force des dispositifs sectoriels, des territoires ont maintenu ou créé des spécificités de développement très marquées. Peut-on considérer alors qu'il existe une seule “ agriculture du fordisme ” ?

(2) L'hypothèse d'articulation fonctionnelle conduit à intégrer les évolutions de l'agriculture à celles de l'industrialisation de l'alimentation et des industries alimentaires. Ces évolutions sont censées commander les relations de l'agriculture à la demande finale au sein d'un système agro-alimentaire finalisé par la fonction alimentation. Comment expliquer dans ce cas que la dynamique d'accumulation des I.A.A. soit (dans le cas de la France d'après 1945) calqué sur celui de l'agriculture au moins jusqu'au début des années 70 ? Comment expliquer que les spécialisations agricoles s'écartent durablement des évolutions de l'alimentation, à travers un mouvement de spécialisation végétale atypique dans la communauté européenne (alors que la part des produits animaux augmente dans les rations alimentaires jusqu'au milieu des années 80) ? Comment expliquer également que ce mouvement s'accompagne du développement d'exportations de produits agricoles bruts qui affranchissent l'agriculture des relations avec l'industrie ?

(3) L'agriculture, malgré le recul du nombre des actifs, est loin d'apparaître comme ce secteur dominé, subissant des évolutions le condamnant à régresser, des traditions historiographiques et militantes. Sa capacité à mobiliser les fonds publics n'est pas le seul indice de vitalité ; le contrôle du capital des agro-industries en est un autre, qu'il faut bien expliquer lorsqu'on constate que pour l'essentiel, la croissance productiviste a reposé sur la modernisation de ces exploitations familiales moyennes dont les auteurs du début des années 60 pronostiquaient la disparition rapide.

La littérature, pour l'essentiel, avance, comme éléments explicatifs de la dynamique de l'agriculture, des déterminants extérieurs à ce secteur (évolution des politiques budgétaires des Etats, dynamiques technologiques portées par d'autres secteurs agissant sur les coûts de production, transmission par les industries agro-alimentaires de contraintes exercées par les modes de consommation...). Il ne s'agit pas de nier ou de réduire les contraintes qu'exercent ces déterminants. Mais il nous semble difficile de comprendre la dynamique de l'agriculture sans s'interroger sur la capacité d'au moins une partie des agriculteurs, non seulement à transformer ces contraintes en opportunités dans la concurrence interne à l'agriculture, mais à aussi à façonner leur environnement à moyen et à long terme.

G. Allaire et R. Boyer (1995) remarquent qu'"il serait naturel que l'essor des I.A.A. soit postérieur au passage à une agriculture moderne et intensive...". De la même façon, P. Feuillet considère qu'"en France l'existence d'une agriculture forte -économiquement, socialement et politiquement- a beaucoup pesé sur les structures des industries agro-alimentaires" (Feuillet, 1992, p.94). Mais il ne s'agit là que de remarques incidentes. Or, si l'on en développe la logique interne, on est conduit à avancer que le système agro-alimentaire français contemporain n'est pas finalisé par l'alimentation mais marqué par la poussée du productivisme agricole : l'essor des industries agro-alimentaires françaises aurait alors, pour partie au moins, été biaisé par les contraintes d'écoulement de la production agricole. L'intégration de ces faits stylisés conduit donc à retourner une problématique communément admise, et à modifier la nature du système pertinent pour l'analyse des dynamiques agricoles.

2.2. Proposition d'un principe explicatif de la dynamique agricole de longue période

Le point de vue que nous défendrons consiste, non à rechercher une cohérence structurelle entre éléments fondamentaux de la régulation, (déjà largement explorés par nombre de travaux de qualité, dont nous essayons de nous démarquer) mais à nous interroger sur la façon dont des acteurs dotés de spécificités et historiquement situés réussissent à dégager durablement des degrés de liberté pour leur développement. La régulation n'est alors qu'un résultat second de la reproduction de ces agents (Duharcourt, 1988a) ; sa stabilité ne sera acquise que si la solution retenue s'avère compétitive : Aglietta (1995) ne dit pas autre chose des régulations nationales. L'hétérogénéité et le nombre des configurations découlera du nombre de groupes d'acteurs ayant réussi à dégager les degrés de liberté évoqués plus haut.

Quels sont les acteurs de ce développement agricole et par quels “ enchaînements singuliers, historiquement situés, ni universels, ni nécessairement reproductibles ” ont-ils réussi à se reproduire ? Notre proposition de lecture est la suivante : Ce sont deux types d'agriculture qui vont après la seconde guerre mondiale porter la croissance productiviste et ses corollaires, élimination de la paysannerie polyactive, mouvement de spécialisation productive et clôture d'un secteur institutionnel agricole défini par des dispositifs exorbitants du droit commun.

Le premier type d'agriculture se construit sur un succès : celui de cette catégorie de paysans “ moyens ” qui ont réussi à échapper à la pluriactivité, à accéder à l'indépendance foncière, puis après 1945, vont parachever leur transformation en fournissant l'essentiel de la base sociale d'accumulation du productivisme (Gaignette et Nieddu, 1994, Nieddu, 1998). Le second type d'agriculture est la survivance d'un échec : celui de la grande agriculture s'appuyant su le salariat. La profonde dépression de la fin du XIXème siècle a ruiné ses chances de réussir sa croissance organisationnelle et les grands mouvements d'intégration verticale caractéristiques des secteurs monopolistiques. Ces deux types d'agriculture qui participent à la poussée productiviste des trente glorieuses, en se rejoignant, mais pour des raisons diverses dans ce modèle de l'exploitation à tractorisation individualiste si particulier à la France.

La configuration des grandes exploitations revendique âprement un protectionnisme souvent teinté d'anti-américanisme (Marquet, 1991) ; elle se suffit d'une régulation sectorielle qui, en assurant le départ des paysans polyactifs permet la reprise de sa croissance foncière, et d'une clôture institutionnelle du secteur qui la protège du spectre de l'intégration dans le capital alimentaires, pour se reproduire. La configuration des exploitations moyennes se présente de façon beaucoup plus paradoxale. Comme ce sont elles qui alimentent l'essentiel de la croissance en volume, elles ont besoin pour soutenir leur croissance rapide, d'une alliance avec un capital alimentaire qui assure l'écoulement de leur production. Ce capital ne peut être, au début des années 50 et 60 celui de la petite industrie alimentaire traditionnelle (Cavailhès et alii, 1987). Il est souvent purement et simplement créé par le capital agricole lui-même dans un processus tout à fait original et inattendu d'intégration, qui utilise à son profit les formes de financement de l'économie de l'Etat-providence : le scénario de l'utilisation de la forme institutionnelle-monnaie de crédit pour expliquer, par le biais de la notion d'accumulation forcée les formes d'exclusion de l'agriculture(Allaire, 1988), trouve ici un prolongement original.

Cette configuration dans laquelle se combine du capital agricole d'exploitations moyennes avec du capital alimentaire, -souvent lui-même d'origine agricole- n'a pu se construire sans une articulation complexe de dispositifs sectoriels et de mécanismes territoriaux de constitutions en bassins de production agro-industriels. Si au lieu d'observer le secteur agricole dans sa représentation horizontale, mais en considérant les dispositifs de formation, de création de nouveauté avec la recherche appliquée socialisée par l'INRA, les formes coopératives qui organisent le système contractuel et financier, l'on obtient une complexité et une taille organisationnelles équivalente à celle des secteurs fortement concentrés.

Si compromis institutionnalisé il y a eu durant les "vingt glorieuses" de l'agriculture, c'est entre les deux types d'agricultures qu'il faut le rechercher, précisément parce qu'elles ont pu se développer conjointement selon des logiques différentes, les dispositifs institutionnels définissant l'exploitation agricole comme exploitation familiale ayant été largement neutralisés dans la pratique de façon à ne pas empêcher la concentration foncière (De Crisenoy, 1988), de la même façon que les aides publiques sont devenues progressivement des aides indistinctement distribuées à l'agriculture productiviste sans considération de taille, de modernisation des structures ni de justice sociale (Delord et alii, 1994).

2.3 L'observation de grandes régularités statistiques

Notre démarche dans cette partie consistera à discuter l'existence de configurations productives à partir de niveaux et de dimensions différents de la réalité économique, mais de telle façon qu'elles puissent être représentées par la mesure statistique, fusse seulement par des “ variables proxy ”. Cette étude porte sur la période 1959-1985 pour des raisons de sources statistiques. Nous allons parcourir les niveaux nationaux (par la dimension internationale), régionaux (par le poids dans la production nationale), puis intrarégionaux à partir de monographies

2.3.1. A la recherche des spécificités dans les configurations nationales

Plusieurs schémas explicatifs mobilisant le cadre régulationniste n'intègrent pas le rôle du processus d'insertion internationale de chaque secteur dans sa régulation ou dans la régulation de secteurs voisins. Ne faut-il pas s'interroger sur une représentation qui, pour la période de forte croissance d'après guerre, met l'accent sur la cohérence d'un développement national fordiste, alors que les économistes agricoles insistent sur la désarticulation des filières nationales, le seul pays ayant connu (passagèrement) un développement "cohérent" entre ses industries mécaniques et agro-alimentaires nationales et son agriculture nationale étant les Etats-Unis (Friedmann & Mc Michael, 1990).

Une telle remarque ne les invalide pas nécessairement, dans le cas de la France, tant la croissance agricole française présente effectivement un caractère fortement autocentré. Mais elle invite à la considérer comme un cas particulier, qui mérite d'être situé et expliqué comme tel.

Les tableaux d'entrées-sorties conçus par Eurostat permettent de tester l'hypothèse de cohérence des systèmes agro-alimentaires nationaux présente dans la littérature régulationniste, dans la mesure où ils indiquent les origines nationales et étrangères non seulement des produits considérés dans leurs emplois finals, mais aussi des consommations intermédiaires ; ils permettent donc de faire apparaître le degré réel de cohérence entre consommation nationale, et production nationale d'une part, et entre agriculture et industries nationales d'autre part. Ils offrent, sous certaines conditions , la possibilité de faire cette étude à la fois dans le temps (six années s'étalant entre 1959 et 1985) et dans l'espace (quatre pays : France, R.F.A., Pays-Bas et Italie).

On a donc construit un système agro-alimentaire dans lequel on a agrégé tout ce qui n'était pas agriculture ou IAA en une branche "non agro-alimentaire" (le système agro-alimentaire est donc le tableau d'entrées-sorties entier réorganisé). Deux techniques de comparaison seront mobilisées ici. La première consiste tout simplement à confronter certains ratios à la moyenne des ratios des quatre pays. Le second critère de comparaison consiste à mobiliser un ensemble de faits stylisés et à confronter les ratios observés à ces faits stylisés. Dans la mesure où il s'agit de caractériser le lien agriculture I.A.A., on combine une vision des évolutions structurelles des systèmes agro-alimentaires et une technique permettant de rendre compte des degrés d'intégration verticale sous la forme de poids relatifs. Pour ce faire, sont mobilisées les catégories de secteur final / secteur intermédiaire d'une part, et de secteur primaire / manufacturier d'autre part, proposées par F. Perroux, et qui décrivent également des positions relatives.

La tendance à l'industrialisation de l'agriculture sera lue ici dans le glissement vers un caractère manufacturier plus marqué ; la tendance à l'industrialisation de l'alimentation sera repérée dans le recul du caractère final de cette agriculture ; la loi d'Engel enfin, sera mesurée par la baisse de la part de la consommation alimentaire dans la consommation finale.

Quels sont les principaux enseignements d'une telle étude ?

1. On retrouve les grandes tendances structurelles décrites par Malassis sur l'évolution des systèmes agro-alimentaires. (recul de la consommation alimentaire dans la consommation finale des ménages et diminution de la part de la contribution de la production agricole aux ressources utilisées pour satisfaire la demande de consommation alimentaire). Celles-ci sont communes aux quatre pays étudiés et l'on se permettra de ne pas les présenter ici (cf. Nieddu, 1998).

2. Comment cette consommation finale est-elle satisfaite ? C'est le niveau très élevé d'internationalisation qui nous semble être essentiel dans la structure de la consommation finale (voir tableaux 3.1. et 3.2. ci-dessous). En effet, le ratio montre que l'internationalisation des économies a diminué l'écart par rapport autres consommations, mais sans altérer le caractère plus extraverti de la consommation finale agricole et alimentaire.

Tableau 3.1. : Degré d'internationalisation de la CFM en produits des I.A.A.
1959
1965
1970
1975
1980
1985
De/I.A.A./CFM
0.83
1.21
1.27
1.30
1.28
1.33
Fr/I.A.A./CFM
0.98
1.15
1.36
1.50
1.35
1.35
It/I.A.A./CFM
1.53
2.36
1.75
2.15
1.61
2.02
Nl/I.A.A./CFM
0.44
0.46
0.73
0.88
0.91
1.47

Tableau 3.2. : Degré d'internationalisation de la CFM en produits de l'agriculture
1959
1965
1970
1975
1980
1985
De/agri/CFM
6.00
6.29
5.45
4.75
5.43
4.56
Fr/agri/CFM
5.73
3.89
4.27
4.64
4.62
3.20
It/agri/CFM
1.54
1.68
1.50
1.34
1.58
1.96
Nl/agri/CFM
2.62
2.35
2.08
2.00
1.90
3.36

Il semble donc difficile, au regard de sa forte internationalisation, de se contenter d'articuler consommation alimentaire nationale et dynamiques productives nationales.

3. La synthèse des positions internationales respectives présentée ci-dessous confirme que la France, l'Allemagne et l'Italie étaient en 1959 et 1965 ouvertes sur l'extérieur essentiellement par leurs importations agricoles, les exportations agricoles, les exportations et importations alimentaires restant à un niveau relativement faible (le maximum est pour les importations en produits des I.A.A. allemandes en 59 : 10%). Alors que les Pays-Bas combinaient importance des importations et importance des exportations. Le mouvement d'internationalisation affecte toutes les économies agro-alimentaires. Ce sont à la fois les importations et les exportations qui augmentent - phénomène dont on sait qu'il constitue une des difficultés et une des sources d'inspiration des travaux sur le commerce international-.

Tableaux 5 : Importations et exportations dans les emplois finals

Les soldes commerciaux (dernière ligne des tableaux) sont donnés

en monnaie nationale, les ratio en %

R.F.A. : Agriculture
DE
1959
1965
1970
1975
1980
1985
Exp/emplnat
1.70
1.79
3.08
3.27
4.83
7.29
Imp./empltot
32.65
28.74
25.94
25.06
30.49
33.91
solde
-12048
-15939
-16241
-20226
-26911
-32415

R.F.A. : Industries agro-alimentaires
DE
1959
1965
1970
1975
1980
1985
Exp/emplnat
2.52
2.15
3.37
6.41
9.55
11.07
Imp./empltot
10.02
9.13
10.60
11.41
13.32
14.11
solde agroali
-4916
-5416
-8026
-8191
-8847
-10131

France : Agriculture
FR
1959
1965
1970
1975
1980
1985
Exp/emplnat
4.31
6.65
8.56
11.17
14.78
16.07
Imp./empltot
19.23
11.72
12.08
11.75
12.69
11.58
solde agro
-7131
-4776
-4636
-2932
572
11745

France : Industries agro-alimentaires
FR
1959
1965
1970
1975
1980
1985
Exp/emplnat
5.32
6.06
9.49
12.28
15.77
15.40
Imp./empltot
4.96
6.53
7.83
9.18
10.28
11.78
solde agroali
-194
-1004
1065
3677
13226
10274

Italie : Agriculture
IT
1959
1965
1970
1975
1980
1985
Exp/emplnat
6.25
5.16
4.86
7.02
5.64
6.36
Imp./empltot
14.6
15.33
18.45
18.11
18.66
19.06
solde agro
-387
-850
-1320
-2170
-6098
-17751

Italie : Industries agro-alimentaires
IT
1959
1965
1970
1975
1980
1985
Exp/emplnat
3.27
3.03
3.85
4.66
5.78
7.45
Imp./empltot
7.68
8.99
10.89
12.52
12.72
14.19
solde agroali
-161
-402
-698
-1770
-3769
-7311

Pays-Bas : Agriculture
NL
1959
1965
1970
1975
1980
1985
Exp/emplnat
24.98
23.24
20.78
31.84
32.10
35.64
Imp./empltot
30.78
26.94
25.23
29.18
29.58
26.04
Ximportée/X
4.19
7.53
16.03
32.57
17.84
11.37
solde agroali
-1116
-1317
-1760
-1901
-2711
168

Pays-Bas : Industries agro-alimentaires
NL
1959
1965
1970
1975
1980
1985
Exp/emplnat
27.20
25.25
31.92
38.04
38.64
44.97
Imp./empltot
10.47
11.17
14.84
15.88
19.97
19.67
Ximportée/X
1.54
2.24
2.68
2.74
11.6
10.42
solde agroali
1553
1990
3457
7384
7062
12758

source : Eurostat

Cette première partie permet d'esquisser les modalités d'insertion internationale des différents pays du point de vue des emplois finals. On a défendu ailleurs l'idée que la croissance s'accompagne nécessairement de déformations structurelles. La prise en compte de l'internationalisation de la satisfaction des besoins alimentaires nationaux et de l'emploi de la production domestique à l'exportation permet de voir combien les "profils" de chaque pays restent spécifiques. Les cas de la France et des Pays-Bas sont de ce point de vue tout à fait intéressants. Comment un pays partant d'une position déficitaire à la fois sur les produits agricoles et industriels devient-il fortement excédentaire ? Pourquoi un pays dont les avantages compétitifs semblent plutôt situés sur les I.A.A., et donc sur une tendance forte de la transformation des structures, alloue-t-il des ressources de telle sorte qu'il réussisse à devenir également excédentaire sur le secteur primaire ?

pdts agri/pdts des I.A.A.
structurel. déficitaire en pdts des I.A.A.
structur. excédentaire en produits des I.A.A.
devient excédentaire en pdts des I.A.A.
structurellement déficitaire en pdts agri.

R.F.A. et Italie
devient excédentaire en pdts agri

Pays-Bas

France

L'hypothèse de travail d'un degré de liberté dans les types de croissance agricole (ou industrielle) donné par l'internationalisation mérite d'être développée et complétée en considérant la partie échanges interindustriels du tableau.

4. La partie échanges interindustriels des TES permet d'examiner ces deux grandes tendances que sont la densification des échanges au sein du complexe agro-alimentaire, et la croissance des emplois sous forme de consommations intermédiaires dans le contexte d'internationalisation dont on a dans la partie précédente constaté l'importance. La série de ratios permettant d'exploiter la partie échanges interindustriels selon les critères de secteurs primaire (v.s. manufacturier), final (v.s. intermédiaire) de Perroux utilise donc trois ratios par structure étudiée (ratio sur l'ensemble des emplois, ratio sur les emplois de produits d'origine nationale, ratio sur les emplois d'origine étrangère).

L'étude des livraisons de l'agriculture aux I.A.A, indicateur de la transformation de l'agriculture, de producteur de biens finals en producteur de biens intermédiaires, montre la convergence des quatre pays vers une agriculture productrice de biens intermédiaires

Tableau 6.2. : Le ratio Enet (emplois par les IAA de ressources agricoles d'origine nationale)
1965
1970
1975
1980
1985
DE
65.86%
58.46%
63.86%
66.26%
60.03%
NL
62.21%
69.45%
68.59%
61.85%
56.57%
Moyenne
55.99%
58.19%
61.05%
58.77%
56.00%
FR
55.96%
57.55%
60.77%
58.92%
56.16%
IT
39.94%
47.31%
50.96%
48.06%
51.23%

Par contre, il existe une spécificité forte de la croissance des I.A.A. françaises par rapport aux trois autres pays : alors que l'Italie se rapproche des niveaux d'importation de produits agricoles destinés à être utilisés comme consommations intermédiaires atteints par les Pays-Bas et l'Allemagne, on peut repérer une nette différence structurelle pour la France.

Tableau 7 : Des divergences dans les comportements d'importations de consommations intermédiaires agricoles

Ratio Inet, emplois par les I.A.A. de ressources agricoles d'origine importée
1965
1970
1975
1980
1985
NL
19.22%
17.51%
16.87%
19.39%
17.00%
DE
13.29%
13.03%
12.99%
13.57%
16.20%
Italie
7.45%
12.17%
12.51%
12.73%
11.88%
moyenne
12.09%
12.84%
12.81%
13.15%
13.44%
FR
5.18%
5.26%
5.19%
4.85%
5.31%

La différence peut être interprétée ainsi : Si les I.A.A. italiennes ont besoin pour se développer d'accéder à des importations de produits agricoles suivant en cela le modèle des deux pays du Nord, le développement de l'agriculture française permet à la France à la fois d'augmenter les exportations de produits bruts agricoles (voir partie précédente) et d'alimenter la croissance des I.A.A. (ce qui explique les résultats d'autres travaux dont ceux de Gallezot, Chevassus-Lozza, 1995).

Cette clé de lecture est confirmée par d'autres ratios qui vont permettre de construire la spécificité de l'insertion internationale à partir de la diversité des profils de croissance des I.A.A.. Les indicateurs utilisés mettent habituellement en évidence le glissement de la branche agricole d'un type "primaire" (faible part des achats de produits intermédiaires par rapport à la production) à une branche type "manufacturier" (i.e. transformateur de ces produits intermédiaires). Ce résultat est le reflet de l'importance prise par les productions animales consommatrices de produits industriels. Par conséquent, la croissance des livraisons de produits industriels à l'agriculture modifie la structure des débouchés des IAA.

Tableau 8 : L'agriculture la plus manufacturière, les Pays-Bas

Ratio Bnet (produits des I.A.A. toutes origines)
1965
1970
1975
1980
1985
NL
14.16%
14.44%
12.96%
14.50%
12.09%
moyenne
7.55%
7.87%
7.89%
8.52%
7.41%
DE
5.86%
6.12%
5.16%
5.34%
4.38%
FR
5.75%
6.02%
7.35%
7.55%
7.20%
Italie
4.45%
4.88%
6.08%
6.67%
5.95%

Du point de vue de l'utilisation de ressources importées, les écarts importants de structures permettent une nouvelle différenciation. L'Italie et l'Allemagne font appel de façon significative à des produits d'I.A.A. étrangères pour soutenir leur développement agricole, ce qui est loin d'être le cas de la France et des Pays-Bas .

Tableau 9 : L'agriculture manufacturière italienne se développe grâce à ses importations

Ratio P (part des produits importés dans les ventes des I.A.A. à l'agriculture)
1965
1970
1975
1980
1985
NL
0.00%
0.05%
1.74%
1.38%
2.13%
FR
2.40%
3.35%
1.87%
2.47%
13.90%
moyenne
6.15%
8.76%
8.65%
9.65%
13.99%
Italie
13.96%
23.61%
22.97%
26.18%
26.49%
DE
8.23%
8.03%
8.02%
8.58%
13.43%

La part croissante dans les ventes des I.A.A. à l'agriculture et le niveau atteint par celles-ci dans le cas italien confirment, de notre point de vue, le fait que pour ce pays, les liens entre agriculture et I.A.A. peuvent difficilement être étudiés dans un cadre national : non seulement les I.A.A. italiennes se développent sur la base de la croissance d'importations agricoles, mais l'agriculture elle-même fait appel à des inputs industriels importés, ce qui relâche doublement les liens d'interdépendance tels qu'ils peuvent être traditionnellement décrits.

Par contre, la France couvre ses besoins industriels en recourant à un niveau très faible à des importations agricoles, confirmant ainsi sa place spécifique. Ce qui peut être à nouveau interprété comme un signe de la capacité de son agriculture nationale à en couvrir les besoins.

Tableau 13 : La France : des besoins industriels couverts par l'agriculture nationale

ratio L (part dans les CI des I.A.A., d'acquisitions originaires de l'agriculture étrangère)
1959**
1965
1970
1975
1980
1985
DE
**
18.37%
17.61%
16.68%
15.27%
17.62%
NL
26.88%
24.86%
20.65%
20.29%
22.77%
20.92%
IT
10.13%
14.33%
18.36%
17.06%
17.66%
14.87%
moyenne
12.33%
16.33%
15.97%
15.19%
15.45%
15.00%
FR
10.04%
7.77%
7.27%
6.72%
6.10%
6.61%

Conclusion : des configurations d'insertion internationale très différentes

Alors que les quatre pays connaissent des évolutions structurelles identiques du point de vue de la consommation finale, et même du point du point de vue du double glissement structurel des systèmes productifs agro-industriels -caractère plus intermédiaire et plus manufacturier des deux branches agricoles et agro-alimentaires-, on peut dessiner quatre configurations d'insertion internationale différentes :

- Les Pays-Bas possèdent une agriculture fortement intermédiaire, mais ses I.A.A. sont fortes consommatrices d'importations agricoles. Leur développement est donc en partie grande partie déconnecté de celui de l'agriculture. Celle-ci est aussi fortement manufacturière, mais l'industrie nationale s'avère capable de satisfaire ses besoins en consommations intermédiaires.

- L'Italie présente une autre situation : son agriculture faiblement intermédiaire n'assure pas tous les besoins de l'industrie qui doit importer largement ; par ailleurs, sa situation moyennement manufacturière a été obtenue en partie par le recours aux importations de produits des I.A.A. : le recours aux importations lui est donc doublement nécessaire, à la fois pour l'agriculture et pour les I.A.A.. Les développements de l'agriculture et des IAA italiens pourraient être caractérisés comme relativement déconnectés.

- La R.F.A. occupe une situation intermédiaire : son agriculture est fortement intermédiaire comme celle des Pays-Bas, mais ses I.A.A. doivent importer des produits agricoles comme l'Italie. Faiblement manufacturière, elle doit importer comme l'Italie des CI des I.A.A..

La France peut, à l'opposé de ces deux pays être caractérisée par le fait que, nettement importatrice de produits agricoles et secondairement de produits industriels destinés à la consommation finale, elle présente une forte cohérence nationale des relations agriculture - I.A.A. Et surtout, occupant des positions proches de celles de l'Allemagne du point de vue de l'internationalisation de sa consommation de produits agricoles et agro-alimentaires, elle s'en différencie radicalement par la faiblesse de l'internationalisation de son appareil productif. Le profil français apparaît donc dans la forte cohérence nationale et le caractère autocentré de ce profil productif.

Des complexes agro-alimentaires soumis à des déterminants sensiblement identiques peuvent, in fine, présenter des caractéristiques nationales très différentes. Par ailleurs, des agricultures nationales ou des I.A.A. nationales peuvent s'affranchir de la relation d'interdépendance existant soit avec l'autre élément du complexe agro-alimentaire, soit avec la consommation finale, précisément du fait de l'internationalisation, et lorsqu'elles ne le font pas, cela ne signifie pas pour autant que l'explication par la relation fonctionnelle entre les deux secteurs soit pertinente : cette articulation fonctionnelle peut être interprétée comme un choix de spécialisation.

2.3.2. Observer les configurations au niveau régional : la complexification de la configuration française

Si le degré de liberté laissé à l'agriculture française par l'internationalisation des économies agro-alimentaires relâche la contrainte d'une cohérence entre les caractéristiques de la croissance agricole et celles des modes de consommation alimentaire, il n'est pas évident que toute l'agriculture utilise ce degré de liberté de manière identique, ni que l'on puisse supposer qu'il existe une configuration dominante. Par ailleurs, si l'on écarte l'idée d'une stricte correspondance entre la logique de production dont témoigne la spécialisation agricole et les logiques d'échange et de consommation, cela signifie que les engagements des agents sur des spécialisations particulières peuvent être stabilisés par des moyens différents, notamment par des insertions différentes dans la filière agro-alimentaire.

On va s'attacher à montrer qu'il est possible de repérer des configurations productives différentes pour une spécialisation agricole identique, et que ces configurations productives relèvent de stratégies de valorisation d'avantages compétitifs différents. Dans un premier temps, nous nous livrerons à un traitement visant à faire apparaître une image statistique des configurations productives à travers la comparaison des spécialisations agricoles régionales et des spécialisations des industries agricoles et alimentaires qui leur correspondent, mesurées par les parts relatives des régions dans la production nationale pour chaque activité. L'objectif est de trouver pour des orientations productives et pour des régions à spécialisations relativement identiques, sur certains produits agricoles, des combinaisons des logiques de production, d'échanges et de consommation sensiblement différentes.

Il est évident que cette approche ne saurait être exhaustive de la pluralité des configurations possibles. Il est également possible que la correspondance productions régionales / transformations régionales soit un artefact ou qu'elle soit imparfaite. Mais il nous semble intéressant de pouvoir disposer de modèles de relations dont les traces statistiques sont suffisamment robustes pour qu'on essaie de comprendre leur signification. Deux entrées par les produits sont présentées ici, l'une par le lait et ses transformations, l'autre par les céréales et autres productions des systèmes agro-industriels céréalier (sucreries et malteries).

1.1. Spécialisation laitière et transformations du lait

Le choix d'une transformation immédiate du lait explique l'intégration forte de la production agricole avec l'aval industriel. La relation entre la spécialisation agricole et la spécialisation de l'outil industriel de transformation est présentée dans le tableau ci-dessous. Trois types de spécialisations industrielles, relativement stables, se révèlent à la lecture de ce tableau : une spécialisation lait en poudre-beurre dont le centre de gravité est situé dans l'Ouest, une spécialisation fromagère, et enfin deux régions, le Nord-Pas de Calais et la région Rhône-Alpes, dont la spécialisation industrielle nous semble devoir être recherchée, plus que dans la liaison avec la production agricole, dans la proximité de fortes concentrations de population permettant une spécialisation en produits frais.

Part dans la collecte et spécialisation industrielle des régions à spécialisation agricole laitière

base 80 - en quantités
1970
1980
part dans la collecte
spécialisations

par ordre décroissant
part dans la collecte
spécialisations

par ordre décroissant
BN
13.02%
beurre - lait en poudre
12.03%
beurre - fromage - lait en poudre
BRE
13.95%
lait en poudre - beurre
19.67%
lait en poudre - beurre
PDL
12.03%
lait en poudre - beurre
14.44%
lait en poudre - beurre
PC
6.02%
lait en poudre - beurre
4.04%
lait en poudre - beurre - lait liquide
LOR
5.08%
fromage
5.59%
fromage
HN
4.76%
fromage
3.82%
fromage
FC
4.72%
fromage
4.39%
fromage
AUV
3.41%
fromage
3.62%
fromage
NPC
4.63%
produits frais - lait en poudre-beurre
4.91%
produits frais - lait liquide
RA
7.09%
produits frais - lait liquide - fromage
6.48%
produits frais - lait liquide - fromage

tableau construit à partir des quantités physiques, données SCEES, Gaignette & Nieddu, 1996

Ce tableau indique la relative correspondance entre croissance agricole en quantité et spécialisation de l'aval industriel. Au delà de la taille économique des territoires, les trois régions les plus importantes en part de la collecte ont toutes une spécialisation lait en poudre-beurre très marquée. Si l'on se limite à ces trois régions, sur la période 1966-1982 la croissance de la collecte en Bretagne et dans les Pays-de-Loire s'appuie sur une spécialisation importante en poudre de lait et beurre ; la contrario, la réduction de la part nationale de la Basse-Normandie en collecte s'accompagne d'une diminution significative de son poids économique en poudre de lait, plus faible en beurre. La croissance de la production de lait des Pays-de-Loire et surtout de la Bretagne s'accompagne d'une spécialisation de l'appareil de transformation vers des productions fortement capitalistiques à faible valeur ajoutée a contrario des évolutions de la demande. Cette spécialisation ne peut s'expliquer que par la capacité de ces régions à institutionnaliser les conditions d'échange à travers le mécanisme de l'intervention sur la poudre de lait et le beurre.

Néanmoins, au delà des trajectoires similaires de la Bretagne et des Pays-de-Loire en termes de croissance de la collecte et d'appui sur un capital industriel spécialisé, existent des différences importantes entre les dynamiques des deux régions. Les graphiques présentés ci-dessous indiquent les parts de la production nationale pour chaque utilisation de la production laitière et pour la collecte des deux régions pour 4 points de 1966 à 1990. Sur la période 1966-1982, les Pays-de-Loire articulent le maintien d'une spécialisation marquée sur le beurre et la poudre de lait à une augmentation continue de leur poids dans la production nationale sur les laits liquides et les produits frais dont la demande est croissante. Dans le même temps, l'engagement de la Bretagne se fait résolument sur la poudre de lait et le beurre.


A partir du début des années 1980, la stabilisation de la croissance de la production de lait dans les deux régions accepte des trajectoires de spécialisations industrielles qui diffèrent nettement. Les Pays-de-Loire réorientent leur spécialisation vers les productions portées par la demande. Dans le même temps, s'observe pour la Bretagne une stagnation de son poids en part de la production nationale pour l'ensemble de ses productions. Ce qui signifie des évolutions de ses productions dans le même sens et aux mêmes rythmes que ceux de la production nationale. Les années 1980 marquent la restructuration de la configuration productive des Pays-de-Loire avec l'évolution des fonctions de son outil industriel, à partir d'une même position dans la collecte nationale. En revanche, le maintien de la position bretonne en part de collecte ne correspond pas à une remise en cause de la structure de la spécialisation industrielle. Dans ce cas, la configuration productive se pérennise au delà de la période où la Bretagne gagne des parts de marché dans la collecte au détriment d'autres régions.

Le développement de la production de fromages est attesté par le fait qu'en période de croissance rapide de ce produit, la part de la région progresse entre 1966 et 1982. Entre 1982 et 1992, il ne fait qu'accompagner le mouvement de spécialisation nationale, ce qui ne correspond pas à la restructuration de la configuration productive des Pays de Loire.

Selon Vatin (1996), le modèle à la Von Thunen qui présidait aux cercles concentriques de la transformation laitière a perdu de sa pertinence au fur et à mesure que le marché laitier français s'est homogénéisé. L'opposition se serait déplacée entre régions qui ont conservé une industrie liée à la production de fromages traditionnels hauts de gamme et celles qui, dépourvues de tradition fromagère, ont développé une industrie laitière concentrée et automatisée, fabriquant du beurre, de la poudre de lait, des fromages standard et divers dérivés (Bretagne, Nord ou Lorraine selon Vatin). Ce qui nous intéresse ici c'est qu'y compris pour des régions d'industrialisation "industrielle" au sens de produits standard, les spécialisations et leurs transformations sont loin d'être homogènes.

1.2. Production céréalière et développement d'un outil industriel

Un travail du même type sur les spécialisations céréalières va faire apparaître l'existence de plusieurs configurations régionales pour une même spécialisation céréalière. On sait que les conditions institutionnelles exceptionnelles obtenues par les producteurs dans le cadre de la Politique Agricole Commune ont modifié largement les conditions de la concurrence, au point de provoquer un mouvement de déspécialisation que n'a connue aucune des autres productions : le poids des quatre premières régions françaises dans la production de céréales passe de 50,22% à 41,63% entre 1972 et 1992 et plusieurs régions de faible poids dans la production céréalière renforcent leur engagement régional : c'est le cas de la Bourgogne entre 1962 et 1972, de la Lorraine et de l'Alsace sans discontinuer de 1962 à 1992.

Spécialisation régionale de la production de céréales

base 71 et base 80 - en valeur

Part dans la production régionale
Indice de spécialisation
1962
1972
1982
1992
1962
1972
1982
1992
IDF
36.85
36.65
42.01
40.22
2.52
1.93
2.33
2.07
CA
35.55
43.03
39.76
40.41
2.43
2.27
2.21
2.08
PIC
30.44
30.95
31.11
30.08
2.08
1.63
1.73
1.55
CEN
35.09
49.23
45.57
45.22
2.40
2.60
2.53
2.33
BOU
15.80
28.40
27.46
30.97
1.08
1.50
1.52
1.60

source : diverses années SCEES, Gaignette & Nieddu (1996), extraits du tableau

Au début des années 1970, la faiblesse des liens des grandes régions productrices avec l'outil de transformation industriel, à l'exception de l'Ile-de-France, est attestée par la faiblesse de leur part dans la production nationale de farine et dans la biscuiterie (voir tableaux p. suivantes). Le phénomène s'accentue pour la région Centre où le maintien d'un fort engagement régional sur les céréales s'accompagne d'une stagnation de la production de farine (alors que cette production est déjà largement en deçà des capacités de livraisons agricoles). En revanche la Champagne-Ardenne et la Bourgogne voient progresser de façon significative leurs parts dans la production de farine.

en %
Part des régions dans la production de blé
Part des régions dans la production de farine
Part dans les exportations de farine
1972
1982
1992
1972
1982
1992
1982
1992
IDF
8.41
7.22
5.64
17.38
20.55
19.89
23.17
32.23
CA
10.17
10.43
9.04
3.19
5.23
8.01
11.54
16.40
PIC
10.04
10.01
8.65
3.01
2.71
3.02
2.60
1.02
CEN
21.60
18.81
15.93
7.03
6.52
5.20
2.60
0.57
BOU
6.79
6.35
6.19
5.60
7.58
10.18
9.76
16.66
C4
50.22
46.64
41.63
36.92
42.27
43.42
54.45
70.88


source : diverses années SCEES, Gaignette & Nieddu (1996), extraits du tableau

Il est alors possible de décrire trois mouvements. La région Centre voit se maintenir une spécialisation agricole sans outil industriel ; en Champagne Ardenne, la régression de la spécialisation céréalière s'accompagne de la construction d'un outil industriel à faible valorisation industrielle ; en Bourgogne, le développement de l'outil industriel accompagne le renforcement de la spécialisation agricole.

Part dans la biscuiterie
en %
Part de la production de farine exportée

1972
1982
1992
1982
1992
IDF
15.20
11.25
8.57
IDF
31.54
49.11
CA
5.30
3.65
1.73
CA
61.75
62.04
PIC
11.39
12.28
8.48
PIC
26.92
10.32
CEN
5.50
4.73
4.98
CEN
11.18
3.53
BOU
1.40
0.31
s
BOU
35.89
49.61
LOR
1.80
0.91
s
LOR
46.85
52.72
AQU
6.80
7.66
10.72
AQU
32.51
25.19
HN
0.29
s
s
HN
16.66
43.60
NPC
11.50
9.51
11.47
NPC
36.61
11.72
ALS
0.29
1.39
3.72
ALS
33.33
25.54
PC
3.79
4.22
3.32
PC
14.09
8.64
MP
1.60
3.15
7.90
MP
23.21
1.30

La région Champagne-Ardenne semble reproduire à l'échelon industriel les caractéristiques de croissance repérées au niveau agricole : la nette croissance de la part de la production de farine s'appuie comme pour le blé sur une dynamique de croissance des exportations sans égale. Le très fort -et très profitable- encadrement de la production de betterave et de sucre, et plus encore celui de la luzerne, amplifient l'importance des interventions publiques dans le développement agro-alimentaire régional. La meunerie présente les mêmes caractères que la déshydratation de luzerne, les sucreries et la malterie : industries fortement capitalistiques et élaboration de biens intermédiaires.

Part des régions dans la production nationale de sucre (en %)
Part des régions dans la production de luzerne (en %)
Part des régions dans la production de malt (en %)

1970
1980
1990
1970
1980
1990
1980
1990
IDF
12.39
8.62
7.27
IDF
9.49
3.98
0.67
CA
27.79
33.47
CA
13.84
21.27
19.65
CA
62.39
70.46
83.68
CEN
14.94
12.19*
PIC
37.25
34.30
34.49
PIC
12.34
5.80
1.75*
NPC
37.46
33.20
CEN
6.01
7.01
7.58
CEN
6.7
3.99
1.49
ALS
6.6
6.48
HN-BN
6.09
8.28
7.58
BOU
1.54
4.70
2.08
* 1986
NPC
18.29
17.44
9.03
Total
92.46
88.93
86.03
Total
93.87
96.92
85.6
* 1988

Les observations s'appuyant sur la confrontation des spécialisations productives nous permettent de pointer à travers les poids respectifs des spécialisations agricoles et industrielles l'existence de plusieurs types de configurations. Trois configurations ont été observées : (a) des spécialisations agricoles ne s'appuyant pas sur un outil industriel ; (b) des spécialisations agricoles s'appuyant sur un outil industriel de faible transformation (lait conditionné et poudre) (c) des spécialisations agricoles s'appuyant sur une transformation industrielle importante (lait-fromage).

Nous avons également relié dans le temps l'évolution des spécialisations agricoles et celle des spécialisations industrielles. Cela permet de dégager deux résultats tout à fait importants à nos yeux. A spécialisation agricole identique, des régions voient évoluer leur spécialisations industrielles de façon différente. Comme ces spécialisations sont le reflet de la façon dont les producteurs sélectionnent la logique de consommation de leur produits (consommation au sens large, que ce soit consommation intermédiaire ou finale) qui leur permettra de valoriser leurs capitaux, cela signifie qu'une même spécialisation agricole peut se reproduire au cours du temps grâce à des relations agriculture-IAA différentes.

Par ailleurs, des régions qui maintiennent leurs parts de marché à des niveaux élevés peuvent soient préserver la même configuration productive (Bretagne), soit en changer significativement (Pays-de-Loire). Il existe donc bien des sentiers différents pour reproduire des éléments caractéristiques de la croissance productiviste. La régulation de la croissance productiviste doit donc bien être envisagée de deux points de vue, soit sous la forme de la stabilité de la configuration, soit sous la forme d'une transformation de cette configuration comme condition du maintien de la croissance.

2.2.4. Au delà de modèles régionaux : une hybridation territoriale des configurations ?

Comment les résultats obtenus sur les deux filières étudiées peuvent-ils être confrontés aux enseignements des travaux en termes de systèmes socio-économiques régionaux (Cavailhès et alii, 1987) et trouver un langage commun à celui de Bartoli & Boulet (1989) ? Ces travaux portaient essentiellement sur la confrontation entre système de rente et système de production de masse et à chaque système correspondait un régime unique de fonctionnement économique, le paradoxe résidant dans l'association d'une agriculture “ moyenne ” productiviste et de grandes organisations industrielles chargées d'écouler sa production, tandis que le système de rente laisse la question de la taille des exploitations sans réponse. Or nos résultats statistiques indiquent qu'un même mouvement productiviste peut être porté par deux modalités différentes de relation au capital alimentaire. Cette hétérogénéité est elle intra ou interrégionale ? Cela nous oblige au recours aux monographies pour en cerner la réalité.

a) le cas breton

Il s'agit d'une région qui a connu des mouvements de spécialisation anciens, lesquels ont permis la reproduction d'exploitations de tailles très diverses. L'histoire même du développement des filières, et les bilans successifs tirés par les agriculteurs bretons, à mesure de ce développement, aboutit à ce que "l'alliance conflictuelle des producteurs et du capital alimentaire" (Cavailhès et alii, 1987) ne prenne pas la même forme dans toutes les filières : La filière avicole connaît une intégration rigoureuse sous le contrôle des fabricants d'aliments, et des abattoirs (Yunnan Shi, 1991 ; Sauvée, 1992) ; la conséquence des crises avicoles est l'organisation de puissants groupements de producteurs qui concurrencent les firmes productrices d'alimentation animale et d'abattage jusque sur leur créneau (idem, également Limouzin, 1992, p.128 et suiv., Canevet, 1992) ; l'organisation de l'écoulement du "fleuve blanc" du lait s'accompagne de l'énergique éviction des capitaux privés de la collecte et de la première transformation au profit de coopératives laitières.

Enfin, il nous semble nécessaire de revenir sur l'une des configurations non décrites par Cavailhès, Daucé et Perrier-Cornet, mais qui était visible dans une des configurations "blé" de l'approche statistique. Celle-ci suppose qu'existe une relation marchande "pure" au sens où les agriculteurs portent sur le marché leur production en repoussant les industriels au delà de ce marché : c'est le cas les marchés de cadran breton, dans deux cas au moins en Bretagne, ceux de la filière porcine et la filière légumière, où des acteurs agricoles et ont rejeté la solution d'un développement conjoint de la production agricole et de l'outil industriel correspondant.

L'organisation du Cerafel (comité économique régional des fruits et légumes) et d'un marché au cadran est l'occasion pour ces acteurs d'imposer un cadre législatif qui contraint à présenter la totalité de la production à la vente publique sur les marchés agréés par le comité économique (J.O. du 29 juillet 66). De ce fait, les industriels sont tributaires du marché au cadran pour leur fourniture, et condamnés à en épouser les variations que ce soit en matières de quantités ou en matière de prix (Philippe, 1994). Cette obligation sera maintenue pour le chou-fleur durant vingt ans et ne sera levée qu'en 1985.

Le cas de la filière porcine est plus complexe, même si l'impulsion initiale provient du même courant libéral organisé par Gourvennec autour de la Sica du Léon. L'impulsion initiale de la filière doit rien à l'industrie locale de transformation, ce qui aboutit en 1972 à la création d'un marché au cadran, qui donne à ce segment la même forme que celui du modèle légumier. Le marché au cadran vise à valider l'avantage compétitif né de la capacité à imposer la centralisation et l'homogénéité du produit sur un marché de produits bruts, la confrontation entre producteurs groupés et négociants atomisés de l'autre devant tourner à l'avantage des premiers.

On peut y opposer la logique de la Cooperl, pourtant apparemment très proche dans son discours sur la modernisation et la sélection drastique des exploitations. La différence réside dans le fait que la Cooperl ne partage pas le credo individualiste de Gourvennec en matière d'organisation de l'entreprise agricole. Si, pour celui-ci, le regroupement des producteurs ne doit se faire qu'au seul niveau du marché, la construction de l'avantage compétitif se fait pour la Cooperl en amont, dans l'acquisition collective des intrants et du capital fixe, ainsi que dans la maîtrise collective du système technique mis en place

La différence est d'importance : autant le système Gourvennec discrimine par la taille économique des exploitations, autant il est possible de trouver à la Cooperl une hétérogénéité des tailles économiques pour peu que l'engagement sur la façon de construire et de valoriser le capital agricole soit analogue. Dans un premier temps, les logiques se confondent au sein d'Uniporc Bretagne et réussissent à imposer à toute la filière le contrôle des carcasses à travers un organisme certificateur unique. Or "Si Uniporc s'impose à toute la filière, aux producteurs à travers un prélèvement par tête de porc y compris pour la production ne transitant pas par le cadran, aux abattoirs à travers le contrôle de la totalité des carcasses", le cadran qui détermine le prix du marché hebdomadaire ne voit passer qu'une partie de la production.

Les groupements coopératifs qui possèdent leurs propres outils d'abattage ne fréquentent en effet pas le marché "et traitent directement avec leurs producteurs sur la base de prix correspondant à la moyenne des cours des six derniers marchés de cadran. Déjà inférieure à 50% dans les années 75, la part de ces marchés tombe à 25% à la suite du retrait de la Cooperl " (id., p.261) lorsque celle-ci se voit obligée d'acheter deux abattoirs mis à mal par son pouvoir de marché, à Lamballe et à Montfort sur Meu. La Cooperl tout en modifiant sa stratégie sous la contrainte des circonstances, reste fidèle à sa logique : l'organisation collective des producteurs et la maîtrise des outils de production donnent le pouvoir de marché.

La situation nouvelle correspond donc à un point d'équilibre entre deux configurations. Les groupements de producteurs apprennent collectivement à générer un avantage prix à travers des logiques d'échange (à la fois des inputs et des outputs) imposées par la force de l'intégration horizontale ; ils participent à des segments alimentation animale-producteurs-transformation d'aval qui permettent à la fois de développer des compétences techniques et un pouvoir de marché. Il s'agit d'une configuration dans laquelle la logique de concurrence interrégionale ou entre petites régions agricoles est exacerbée à partir de solidarités intrarégionales. Par contre les gros producteurs qui restent hors des logiques de contractualisation se retrouvent en situation de producteurs marginaux sur les marchés et adoptent un comportement spéculatif. Ce comportement spéculatif contribue à la fixation des prix de marché et est reconnu comme critère de connaissance et de régulation du marché par l'ensemble de la filière.

La configuration agro-industrielle ne peut être comprise que dans son articulation à la configuration "marchande", à laquelle elle est reliée de deux façons dans ce que l'on pourrait définir comme la partie gestion des marchés de la structure sectorielle de gouvernance. Elle y trouve une information sur l'objectif à atteindre, le canal concret par lequel elle perçoit la pression concurrentielle correspondant à sa volonté d'améliorer constamment ses performances techniques. Elle y trouve également un outil pour valider les avantages de coûts qu'elle construit vis à vis de concurrents ou d'entrants potentiels issus d'autres régions. Le modèle breton d'intensification, pour ce qui est de l'élevage porcin, ne peut être considéré comme une configuration homogène, ni comme un régime de fonctionnement hégémonisé par une configuration, malgré une structure de gouvernance unique.

b) le secteur céréalier entre logiques sectorielles et territoriales

Le cas du blé peut d'abord s'interpréter comme une configuration productive unique existant au niveau sectoriel. Celle-ci peut être rapidement décrite en termes d'articulation des logiques de production, de consommation et d'échange de la façon suivante : (a) La production de masse d'un produit indifférencié est fondée sur une utilisation croissante de terres, de consommations intermédiaires et de capital, qui permettent des gains en productivité du travail (b) les formes d'échange sont caractérisées par une organisation souvent coopérative de la centralisation de la collecte, des prix administrés, la maîtrise par les organismes agricoles d'une partie de l'aval, et l'importance des exportations des produits bruts ou faiblement transformés.

Il nous semble que la logique de consommation a précisément été sélectionnée pour maintenir ces logiques d'échange et de production. Cela correspond à la volonté de repousser les problèmes de transformation au delà des marchés sur lesquels se réalise l'écoulement de la production agricole. La spécialisation productive ne repose pas à l'origine sur l'alimentation animale comme pour le développement du couple maïs-soja, mais puise ses racines plus loin dans l'Histoire. Les producteurs de blé destiné à la commercialisation écoulent depuis très longtemps leurs productions sur le type de marché constitué par les couches sociales urbanisées et prolétarisées. Cela se vérifie d'abord dans les contrées développées, puis dans les zones urbaines des pays en voie de développement (Friedman & McMichael, 1990). Tout se passe ici comme si l'agriculture céréalière avait sélectionné un mode de mise sur le marché (i.e. la captation d'une demande) lui permettant l'écoulement sans valorisation de son produit, puis avait maintenu sur longue période cette sélection, en changeant simplement de zone géographique sans changer de logique de consommation, alors que l'augmentation des revenus nationaux modifiait les comportements vis à vis des céréales constituant la base de l'alimentation.

Si ce que nous avançons est juste, une telle logique stratégique se retrouve dans des exploitations, qui de part et d'autre de l'Atlantique conservent l'essentiel des traits d'une agriculture familiale, fut-elle de grandes exploitations. L'accès aux marchés de l'alimentation animale par le biais des blés fourragers obéit à la même logique de refus de l'engagement sur l'aval puisque la transformation de ces blés en protéines animales est abandonnée à d'autres régions.

On peut donc interpréter cette "configuration blé" comme une stratégie d'articulation d'une agriculture familiale de grande taille à un environnement économique évolutif, et comme une stratégie réussie : Les firmes industrielles de transformations du blé, que ce soit en aliments pour bétail ou en alimentation humaine, se trouvent rejetées au delà des grands marchés où se rencontrent des coopératives organisées en unions nationales et en réseaux internationaux et le petit nombre d'opérateurs spécialisés dans le négoce international : l'intégration ascendante des producteurs de blé par des firmes industrielles s'est donc trouvée mise en échec.

L'absence de possibilité de différenciation affirmée comme explication de la croissance productiviste (Bergmann, 1989) et qui semble être une caractéristique essentielle de ce secteur, peut être fortement mise en doute. Les meuniers s'accordent à reconnaître la variabilité du blé selon les qualités panifiables et selon les modes de conservation (Heintz, 1992) : un espace pour la différenciation existait, qu'aucun acteur n'a voulu saisir, probablement parce que le cadre institutionnel était fortement dissuasif.

Le travail statistique montre que l'on peut dégager, à l'instar de la filière porcine bretonne deux modèles productivistes en grandes cultures céréalières, et non un seul. L'idée d'une partition entre spécialisation agricole portée par des marchés et répondant à une logique sectorielle et spécialisation agricole portée par une logique territoriale d'industrialisation à partir de l'agriculture locale est confirmée par la littérature existant sur la Beauce et la Champagne crayeuse. Vergneau (1986) confirme que la production de blé de la région Centre ne trouve pas de débouché industriel sur place. En revanche, elle s'insère dans les transformations de la consommation alimentaire en devenant un fournisseur important des industries de l'alimentation animale des régions voisines, reportant sur celles-ci le développement agro-industriel. Une telle configuration se retrouve en Champagne, malgré la présence de filières agro-alimentaires non négligeables, à laquelle Garnotel (1987) consacre un chapitre dans son ouvrage sur la Champagne crayeuse. Eloignée des marchés de l'alimentation animale déjà couverts par la région Centre, la Champagne aurait cherché d'autres débouchés, et ceux auxquels elle était en état d'accéder ont nécessité des transformations industrielles.

EN GUISE DE CONCLUSION : QUELLE INTERPRÉTATION DES CONFIGURATIONS PRODUCTIVES ?

Trois interprétations des configurations productives peuvent être avancées, qui ne sont pas exclusives les unes des autres, mais dont l'articulation est complexe : dans leur capacité à produire des dynamiques territoriales ; comme reflets de stratégies d'acteurs, lorsqu'on constate que ceux-ci se positionnent différemment selon leur vision de ce qui fonde leurs avantages compétitifs ; enfin comme reflets de régimes économiques de fonctionnement (qu'on assimile ici à la notion de configuration productive) régulés dans la lignée de Bartoli et Boulet.

1 La dimension territoriale des configurations productives

Le fait d'interpréter les configurations productives comme reflet de dynamiques territoriales nécessite de s'appuyer sur une définition minimale de ce que pourrait être une dynamique territoriale. Le fait de repérer un mouvement spécifique à un espace donné ne suffit donc pas à le caractériser comme dynamique territoriale, d'autant qu'on travaille sur des espaces économiques où s'enchevêtrent des dynamiques produites à des niveaux et dans des dimensions différentes de l'activité économique.

Or la notion de territoire relève en partie de cet enchevêtrement, et on considère souvent implicitement qu'elle émerge précisément de la densité de l'emboîtement de dynamiques sur un espace donné. Alfred Marshall, relie la notion de territoire à celle d'économies externes, et plus précisément aux économies d'agglomération, résultant de la concentration spatiale de firmes d'une même branche. Le terme d'atmosphère industrielle, renvoie à l'accumulation de savoir-faire professionnels dans un espace donné et à la capacité à mettre en oeuvre rapidement des innovations, qui complète la notion d'économies externes dans la description de systèmes productifs localisés. Courlet (1990) en présente ainsi le "modèle standard" : un ensemble homogène de petites et moyennes entreprises, un morcellement du processus qui leur permet de coexister avec des firmes plus grandes, se combinent pour produire "un processus de territorialisation" quand le système localisé réduit les coûts de transaction grâce au réseau serré d'interdépendances entre les entreprises.

Dans les deux cas des configurations bretonne et champenoise, l'on retrouve cet ensemble "relativement homogène de petites entreprises", que sont les exploitations agricoles de ces régions, et un processus de production nécessairement "morcelé" du fait de la discontinuité des bases technologiques de l'agriculture et de l'industrie. Cette discontinuité est un des piliers de l'émergence d'économies externes à travers l'organisation des relations agriculture - industrie. Ce n'est pas la seule puisque les relations professionnelles horizontales entre agriculteurs à travers les groupes locaux et les institutions agricoles assurent la diffusion de micro-innovations ainsi que la recherche de l'optimisation des techniques productives : elles contribuent à structurer territorialement le travail agricole (voir Darré et alii, 1989 et Allaire, 1989). Mais outre le fait que ces groupes de producteurs locaux sont souvent suscités par les entreprises industrielles ou organisés dans l'espace de ces entreprises (coopératives ou autres), c'est l'existence des outils industriels qui semble être un facteur important de la construction d'économies d'agglomération.

On pourrait bien sûr représenter ces industries comme l'ensemble des centres qui structurent un espace de firmes agricoles satellisées. En fait la carte est beaucoup plus complexe. D'une part, l'emboîtement des deux configurations sur le même espace offre une possibilité réelle de choix aux exploitations. D'autre part, divers éléments concourent à mettre en réseau les industries en les poussant à une série de coopérations locales, qui tendent à structurer des systèmes productifs localisés : silos communs, prises de participations communes dans des outils industriels d'aval, regroupements des achats voire possession commune d'unités de production d'engrais, de semences ou d'aliments pour animaux sont autant de moyens de construire des avantages-coûts qui modèleront ensuite la dynamique économique.

Ce cas est différent du schéma standard de relations hiérarchiques grandes/petites entreprises, fondé sur un rapport centre/périphérie. C'est la densité des relations interfirmes et l'enchevêtrement des relations -d'autant plus fort qu'une exploitation agricole peut être client ou fournisseur de plusieurs entreprises concurrentes- qui produit la territorialisation, laquelle peut associer des configurations concurrentes dès lors que celles-ci trouvent pertinent de s'allier pour saturer tout ou partie des outils de commercialisation ou de transformation dont elles disposent.

2 les configurations productives comme reflet des stratégies des agents économiques

Le niveau régional permet donc de lire les stratégies de deux façons différentes. D'une part, repérer des spécialisations agricoles similaires qui conduisent à des configurations productives différentes signifie qu'il n'y a pas eu dans toutes les régions la même stratégie d'intégration verticale descendante de la part du capital agricole. D'autre part, le niveau régional permet de rapprocher des configurations issues de spécialisations agricoles différentes et donc de fournir un outil comparatif à l'analyse des stratégies : Les cas breton (productions animales) et champenois (productions végétales) peuvent ainsi être rapprochés -ce qui fait du cas champenois une nette exception dans les régions céréalières-, et ce de deux points de vue.

(1) Dans les deux cas, les avantages comparatifs résident dans la capacité à organiser la collecte de grandes quantités de produit agricole, une absence de réticence devant le développement de l'outil industriel de la part du monde de l'agriculture et du commerce de produits agricoles qu'on ne retrouve peut-être pas dans d'autres régions (Limouzin, 1992). Cette absence de réticence nécessiterait de mobiliser pour expliquer la dynamique économique le poids de facteurs idéologiques et culturels ancrés dans des territoires donnés, auxquels il faut certainement ajouter une maîtrise plus grande qu'ailleurs des processus politiques d'élaboration des soutiens institutionnels.

(2) Par ailleurs, dans les deux cas, les différences de configurations traversent les espaces régionaux eux-mêmes. Pour la Bretagne, il ressort qu'une solution identique à celle des céréaliers -repousser la transformation industrielle au delà des marchés réalisant l'écoulement des matières premières agricoles- a été promue par des exploitants agricoles de grande taille. La situation champenoise, et c'est ce que ne peut montrer l'approche statistique, s'apparente à celle de la Bretagne en ce que deux configurations y coexistent : la configuration hégémonique des producteurs de blé au niveau national, qui se retrouve dans certaines coopératives concurrentes de Champagne Céréales, et la configuration territoriale dont le poids dans la région est suffisant pour qu'elle apparaisse de façon significative dans les statistiques régionales.

Si l'on ne trouve que des exploitations de grande taille économique pour chercher à imposer la première configuration -en Bretagne comme en Champagne-, c'est que celles-ci sont d'un certain point de vue indifférentes à la croissance des marchés et aux problèmes d'écoulement de la marchandise. C'est la couronne des entreprises de plus petite taille ou en voie d'agrandissement qui disparaîtrait en cas de crise, du fait des avantages de coûts de production que détiennent les plus grandes. En revanche, dans la seconde configuration la question de la taille des exploitations reste indéterminée : dans la mesure où la construction du pouvoir de marché réside dans l'organisation collective de la centralisation de la collecte et des achats, des exploitations agricoles de taille différente peuvent s'agglomérer. Le développement industriel est alors nécessaire, car la centralisation introduit de grandes quantités sur les marchés à partir d'une position qui n'est plus la position minoritaire des exploitations de la première configuration.

Les configurations telles qu'elles ont été reconstituées dans ce passage correspondent à des constructions économiques destinées à répondre simultanément à deux types de tensions concurrentielles, tensions entre capitaux agricoles et tensions entre dynamiques d'évolution de la production et dynamiques d'évolution de la consommation.

Le second type de tensions, liées aux déséquilibres quantitatifs et qualitatifs entre la production et la consommation, est pris en charge de diverses façons dans les configurations étudiées. La spécialisation agricole qui génère les gains de productivité, et la sélection d'innovations qui l'accompagne, sont orientées par les choix d'engagement sur les types de produits portés à réalité : Les politiques de label qui ouvrent aujourd'hui la voie de la différenciation des produits de masse sont analysées par Ménard (1997) comme des structures de gouvernance hybride (au sens qu'il donne à ce terme de délégation à un organisme extérieur l'organisation des relations économiques, par opposition au marché et à la hiérarchie, et non au sens d'Aoki d'hybridation de modèles productifs). Ces structures commandent l'organisation de la compatibilité entre gains de productivité et reconnaissance de la qualité du produit.

Elles font ainsi apparaître les deux configurations productivistes des trente glorieuses pour ce qu'elles sont : deux façons réussies durant toute une période, de s'affranchir des conditions de la demande alimentaire tout en assurant la croissance. agricole, qui se trouvent aujourd'hui remises en cause. Les segments de production animale indifférenciée se sont placés dans une impasse stratégique à la fois du fait des surcapacités et de la crise portant sur la qualité. Pour les productions végétales, il reste une voie non négligeable, ouverte par les caractéristiques du nouveau système technique : la mise en concurrence des matières premières et l'unification des paradigmes scientifiques chimique et alimentaire, permet d'envisager la conquête de marchés de substitution des produits animaux et des matières plastiques d'origine fossile.

L'exploration de la solution aux excédents qu'est la recherche de débouchés non alimentaires, (et donc la transformation d'un système agro-alimentaire français finalisée par l'écoulement de la production agricole en système agro-industriel) nécessite de "marquer socialement" les structures émergentes des agro-industries fondées sur les avancées scientifiques et techniques dans le domaine des biotechnologies. La forme des structures industrielles qui émergeront dans ce nouveau système n'est pas déterminée à priori : nous suivons le point de vue de Granovetter (1994) qui considère qu'elles ne sont pas strictement déterminées par les variables technico-économiques, mais elles sont produites par des réseaux d'acteurs historiquement spécifiés, de la même façon qu'il faut chercher dans ces réseaux les éléments fondateurs de paradigmes technico-économiques émergeants (Joly, 1989).

Trois formes de valorisation non alimentaires des agro-ressources sont en cours de développement. Elles ont, suivant les pays, une importance variable, précisément du fait des différences entre réseaux d'acteurs engagés dans ces projets. (1) Des produits à haute valeur ajoutée sont développés par les industriels. Ils sont destinés soit à être directement consommés (médicaments), soit à entrer comme inputs dans des processus de production (semences, enzymes). Ils consomment de trop faibles quantités de matières premières agricoles pour mobiliser les agriculteurs. (2) Des micro-projets se traduisent par la constitution d'unités industrielles de petite voire de très petite taille, et sans grande intensité scientifique et technologique. (3) Enfin, les organisations agricoles ont pour objectif explicite d'écouler de grosses quantités de matières premières agricoles, ce qui influe sur la définition des produits qu'elles cherchent à porter à réalité : les impulsions données aux systèmes de recherche nationaux ou locaux diffèrent largement du premier cas.

C'est cette troisième forme qui oriente le développement des biotechnologies en France précisément parce que son agriculture a déjà pesé sur la structuration des industries agro-alimentaires dans le passé. Comme il s'agit de créer des produits destinés à remplacer des produits d'origine fossile, l'émergence des structures industrielles correspondantes bute sur la nécessité de rendre les produits issus des agro-industries compétitifs, quelque soit le moyen utilisé (soit d'atteindre des cibles très strictes en termes de coûts de production, ce qui n'est pas toujours possible, soit produire des réglementations contraignantes, en jouant sur les aspirations environnementales des populations des pays développés).

La confrontation entre les deux agricultures productivistes avait eu pour résultat de produire deux modes de fonctionnement et de régulation, l'un passant par le secteur, et l'autre par le territoire. On retrouve cette confrontation aujourd'hui au coeur des projets de développement des agro-industries. Deux grands types de projets sont mis en oeuvre : les premiers visent à organiser le développement des bio-carburants dont le rapport Levy a montré qu'ils ne sont pas économiquement rentables. L'objectif est de combiner l'amélioration des rendements agricoles, la transformation du cadre institutionnel et la valorisation des co-produits dans la lipochimie pour que le projet acquière une crédibilité suffisante, laquelle justifierait le versement des subventions nécessaires à la compétitivité économique. Ce développement obéit à la logique traditionnelle de mobilisations des aides publiques, et il est porté par des organisations professionnelles nationales par produits. Il ne compte pas d'exemple significatif d'investissements à partir de capitaux agricoles, à l'exception de quelques opérations qui s'apparentent plus à des prises de position sur des droits à produire éventuels qu'à de véritables opérations industrielles.

Le second type de projets qui porte sur des innovations de produits visant à remplacer des matériaux à base de carbone fossile par des "bio-matériaux" à base de matière première agricole locale nous apparaît comme essentiellement porté par des forces locales, et structuré par des logiques territoriales (biopole picard, base agro-industrielle de Lorraine, Europ'agro en Champagne). Dans le dernier cas, l'engagement coopératif est piloté par le plus grand groupe coopératif céréalier de France, Champagne Céréales, qui a, dans le passé, réalisé la convergence des comportements des autres coopératives régionales dans la stratégie industrielle.

Outre les difficultés d'ordre technologique inhérentes à la mise en forme de tout projet innovatif, la confrontation des deux configurations productivistes génère une difficulté particulière pour la stratégie industrielle-agricole. Dans la mesure où la concurrence de proximité sur la concentration foncière devient centrale, son financement devient concurrent du financement de l'outil de recherche ainsi que de l'outil industriel concrétisant ses résultats. Alors que les organisations agricoles devraient les financer, elles se trouvent prises dans une situation dans laquelle un certain nombre d'agriculteurs cherchent à leur imposer de tourner l'ensemble des ressources qu'elles dégagent vers leur rémunération.

Il s'agit en soi d'un mécanisme économique très simple mais dont les effets sont de grande ampleur. En effet, la Très Grande Coopérative se trouve pénalisée car elle rémunère moins bien ses agriculteurs, ce qui sape son rôle dans la régulation du développement agro-industriel.

Rien n'indique pour autant que le projet de sortie de crise (par construction de nouveaux débouchés sur la base de la capacité du nouveau système technique à mettre en concurrence matières premières et filières) aboutisse sous la seule forme désirée par la grande agriculture : une organisation sectorielle qui laisse jouer librement la concurrence entre couches sociales agricoles. Il est aussi possible que coexistent à nouveau deux formes de développement du système agro-industriel pour peu que des verrous technologiques et économiques puissent être levés, mais aussi que l'agriculture moyenne soit capable de produire les formes d'organisation économique et les innovations institutionnelles qui rendent viable sa stratégie.

4- Configurations productives et stabilité des régimes économiques de fonctionnement "régulés" ?

Pour retrouver le configuration unique de l'agriculture du fordisme présente dans la littérature régulationniste, il suffirait de reprendre les caractéristiques de la configuration blé de production de masse d'un produit indifférencié, d'échanges à prix administrés, et d'importance des exportations des produits non ou faiblement transformés. Cela correspond à ce que décrivent les travaux de Chevassus-Lozza et Gallezot sur le caractère univoque des échanges agricoles de la France et c'est cette configuration qui est aujourd'hui contestée en tant que régime économique de fonctionnement hégémonique pour les distorsions de croissance que sa domination a induites (Léon & Mahé, 1991). "L'espace de régulation" (la configuration de du Tertre) de cette configuration englobe des coopératives de collectes et des organismes divers de formation, de recherche ou de gestion qui assure l'efficacité de la production agricole selon un principe de délégation de certaines des fonctions de l'entreprise à des dispositifs sectoriels.

A contrario, dans au moins une configuration productiviste, le processus de constitution d'un outil industriel spécifique induit une dynamique territoriale qui mobilise de façon différente les institutions-support du développement agricole. Par ailleurs, la pression de la croissance des livraisons agricoles sur les marchés a été gérée selon des modalités différentes par ces acteurs agricoles : si nos interprétations précédentes des configurations productives sont exactes, elles correspondent à des positionnements concurrentiels qui résultent de choix stratégiques de construction et de valorisation d'avantages compétitifs spécifiques.

La notion de régime économique de fonctionnement à la Bartoli et Boulet - c'est-à-dire définie par la stabilité de l'articulation des trois logiques- mérite donc d'être discutée : ce que l'on constate pour les productions les plus importantes, qui ne sont pas des productions liées à des rentes d'appellation, c'est que cette stabilité n'est pas acquise et qu'une condition de la poursuite de la croissance réside parfois dans la transformation et la différenciation des configurations productives.

Un tel constat plaiderait donc pour l'usage d'une notion de régulation à caractère incomplet et agissant dans de multiples dimensions. Incomplet parce qu'elle n'assure pas d'une convergence complète des comportements d'acteurs ; multiple parce qu'il existe différentes solutions de stabilisation de la croissance d'une part, et parce que les ressorts de la régulation sont différents d'une configuration à l'autre. Par ailleurs, la régulation ne serait pas seulement liée à la formation de dispositifs institutionnels structurants, mais aussi à un ensemble de processus concurrentiels.

On se trouve ainsi confronté à trois constats : Premièrement, l'espace économique qu'il est nécessaire d'analyser est variable suivant les acteurs économiques ; deuxièmement, le type de concurrence auquel on s'intéresse dans ce cas est une concurrence de longue période portant sur "les règles du jeu", c'est-à-dire la mise en place du fonctionnement économique dominant ; troisièmement, se pose la question de la reproduction de ce fonctionnement économique dès lors qu'on se place en longue période, et donc la question de la régulation.

Un des résultats communs à l'économie industrielle, et aux approches sectorielles en termes de régulation est de rendre compte de l'hétérogénéité des comportements et des fonctionnements économiques dans une même sphère, à travers la notion de système ou de sous système pertinent. Ce qui définirait un tel sous-système n'est ni son homogénéité ni son isolement. C'est d'abord le fait que sa façon de dépendre de son environnement le dote d'une capacité d'évolution endogène. C'est ensuite le fait que cette capacité opère par déformation du sous-système en réaction à des contraintes extérieures ; cette déformation vise non à maintenir les structures en l'état, mais à conserver la logique des transformations internes : c'est ce que les régulationnistes mettant l'accent sur les formes, qualifieraient de modèle de développement (Lipietz) et ceux travaillant la régulation plutôt en termes de processus, de régulation du changement (C. Barrère, 1979, 1982).

La clôture du sous-système autonome (lorsqu'il existe) résulte donc d'un certain mode de couplage au système global, reflet d'une configuration productive hégémonique. Cette clôture se réalise à travers des processus concurrentiels dans lesquels les agents économiques développent des stratégies visant à intégrer les contraintes externes de telle façon qu'elles valorisent leurs avantages compétitifs. La dynamisation d'une séquence Structures-Comportements-Performance conduit donc à s'interroger sur le couple régulation / déstabilisation de la régulation dans le développement de la concurrence : la dynamique concurrentielle participe de la clôture du système au sens où elle fait émerger nouvelles structures et nouvelles normes de fonctionnement. Si l'on considère que la concurrence porte sur la longue période, force est considérer les stratégies des agents économiques à la fois comme produits des structures existantes et comme moteur de l'émergence de sous-systèmes.

La lecture des approches sectorielles en termes de régulation indique que les problèmes d'insertion dans le système global et de fonctionnement interne du sous-système doivent se résoudre simultanément : la régulation porte à la fois sur l'insertion et sur le fonctionnement interne (Gilly & Wallet, 1998). C'est en cela qu'elle est elle-même un enjeu de concurrence pour la modification consciente des règles du jeu. La lecture de Bartoli et Boulet et sa réévaluation comme travail d'économie industrielle conduit à proposer à s'intéresser aux deux aspects du problème du couplage par clôture du sous-système autonome.

Différentes solutions d'articulation au système global peuvent exister voire coexister (soit elles s'excluent dans la réalité, soit elles sont compatibles les unes aux autres sous certaines conditions), ce qui rend impossible une proposition d'articulation à partir d'un point de vue théorique. La dynamique économique doit être alors considérée en ce qu'elle opère à partir des configurations productives existantes qui, simultanément, ferment certaines possibilités et ouvre le champ des possibles dans d'autres directions, à partir desquelles les agents économiques vont essayer d'inscrire leur solution de longue période. Différents scénarios doivent donc être dégagés de la dialectique de l'évolution des structures et des comportements des acteurs qui visent à les transformer ou à les préserver. Le niveau territorial et la dimension sectorielle pertinents pour l'identification de telles configurations ne sont pas donnés : c'est à l'analyse empirique qu'il revient de les produire et de s'assurer qu'il ne s'agit pas d'artefacts statistique ou théorique.



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