Structure fractale des connaissances scientifiques.
Essai de résumé des travaux de Rafael Bailon Moreno[1]
Théorie de la
traduction et des acteurs réseaux
La scientométrie montre que la construction des connaissances peut se mettre sous la forme de réseaux de mots clefs associés par les articles scientifiques. Le chercheur s’identifie à son objet de recherche[2] qu’il traduit en un réseau associatif. Ce réseau associatif est agrégé à un réseau plus vaste. Ce réseau plus vaste se décompose en acteurs réseaux (AR) qui présentent la particularité de disposer d’une certaine autonomie. La dynamique des réseaux de mots associés aboutit à construire des objets et des sujets. C’est la morphologie des AR qui permet de les différencier à cet égard.
Par exemple, un chercheur habitué, pour d’autres raisons, à travailler avec des animaux présentant un excès d’endorphines, dira d’un enfant autiste que son hyperactivité vient d’un excès d’endorphines. C’est par identification que cette traduction lui vient. Cet excès d’endorphines constitue un AR. Cet AR vient au centre des autres AR caractérisant l’autisme (hyperactivité, retrait social, auto-mutilation etc.). C’est une structure associative parce que le chercheur n’a accès à cet excès d’endorphines que de façon indirecte, par des taux sanguins par exemple. Le travail de recherche va consister à « bricoler » des expériences jusqu’à ce que le rôle des endorphines apparaisse objectivé (statut d’objet). A un moment donné, l’AR lié aux endorphines va être le lieu d’associations centrifuges : il entraîne les effets qu’on lui prêtait avant de façon centripète (ce qui lui conférait avant un statut de sujet). Ce passage du centripète au centrifuge se caractérise par un accroissement de valeur (ou densité) des liens associatifs, puisqu’ils fonctionnent dans les deux sens. La dynamique de construction des connaissances peut donc se caractériser par une tendance à la correspondance entre valeurs de centralité et de densité des AR.
Le réseau associatif présente la propriété suivante : toutes les associations exprimées par un acteur réseau sont attribuables à tout nœud de cet AR ; l’AR lui-même peut se trouver ainsi réduit à un nœud auquel toutes les associations de l’AR peuvent être attribuées[3]. Quand le chercheur travaille sur la naltrexone, un antagoniste de l’endorphine, tout le schéma d ‘identification de l’autisme à un excès d’endorphine (et de différenciation de l’autisme par la naltrexone) se trouve concentré en ce point. De même tout ce qu’on pourra dire de l’autisme sera réinterprété avec cette hypothèse qui ne présente pas l’aspect d’une relation causale – ce sera le cas de la science achevée – mais d’une dynamique d’AR représentant le processus d’identification-différenciation du chercheur.
Il est résulte de cet approche une méthode de gestion de la construction des connaissances scientifiques, appelée analyse des mots associés[4] (Callon, Courtial et Penan, 1993, Courtial, 1990, 1994).
D’un
point de vue quantitatif, la construction de connaissances scientifiques est
liée à l’organisation construite par le réseau. La traduction opérée par un
acteur, humain ou non humain, est liée à l’organisation qu’elle réalise.
Celle-ci est le produit des associations déjà crées par cet acteur qu’on
appellera potentiel P de l’acteur[5],
par les associations nouvelles créées par la nouvelle structure du réseau ou
gain organisationnel G (correspondant, selon Rafael Bailon Moreno, à la loi, en
fractales, des avantages cumulés). En termes énergétiques, si l’on assimile une
organisation à une énergie, on peut dire que chaque acteur dispose de l’énergie
liée à son état organisationnel.
Sur
la base de ces différentes propriétés, Rafael Bailon Moreno a montré avec brio
que les réseaux de mots associés par les articles scientifiques présentaient
une structure fractale. Rafael Bailon Moreno[6]
définit donc la traduction opérée par un acteur en fonction de la
coordonnée de cet acteur dans un espace fractal: a/ comme fonction dérivée du
potentiel P (T=dP/dx); b/ comme proportionelle à P x G :
dP/dx= k x G x P (1)
En
prenant un exemple très simplifié, on peut dire que le potentiel d’un AR
(réduit à un mot pour simplifier encore) est proportionnel à sa fréquence et
que le gain organisationnel est proportionnel à la complexité de la nouvelle
structure associative à laquelle le mot donne accès.
On
peut comparer la structure fractale décrite par Rafael Bailon Moreno à l’arbre
régulier[7]
selon lequel Mandelbrot propose de représenter les mots du langage écrit :
le blanc qui précède tout mot est inscrit sur le tronc, 26 branches
correspondent aux 26 lettres de l’alphabet, sur chaque branche 26 sous-branches
représentent à nouveau les lettres de l’alphabet, et ainsi de suite, jusqu’à ce
que les embranchements forment, pour certains d’entre eux, les mots de la
langue. Le poids des mots de la langue est alors fonction de leur fréquence
(nul pour des mots impossibles). Selon Mandelbrot, cette disposition conduit à
la loi de Zipf où la fréquence d’un mot est inversement proportionnelle à son
rang lorsque les mots sont rangés par ordre de fréquence décroissante[8].
Rafael Bailon Moreno retrouve cette loi et bien d’autres à partir de l’équation
(1).
On
peut encore se poser la question des relations entre réseaux organisés selon
une structure fractale et réseaux neuronaux formels. Une structure fractale
reproduit un même motif géométrique, une même forme à différentes échelles
(principe d’homothétie interne). Pour un réseau neuronal formel, une forme,
quelle que soit sa taille, correspond à l’activation de nœuds bien précis d’un
réseau. Que donne, dans ces conditions, une structure fractale projetée sur un
réseau neuronal formel ?
On peut interpréter ces réseaux associatifs plus largement comme des réseaux sur lesquels s’appuie la conscience que nous avons de nous-mêmes. Cette conscience se construit par mimétisme et différenciation, par co-construction de sujet et d’objet, d’état relationnel et instrumental. La géométrie fractale exprimerait cette fois, non pas seulement une logique externe de processus physique, mais une logique relationnelle, ici celle de la conscience[9].
C’est
au sein de ces réseaux que s’inscrivent les lois causales mises en évidence par
la science. Selon M. Callon, la traduction est sous-tendue par un flux
d’entités en circulation[10].
Les réseaux construisent les états de sujets et d’objets mais c’est la
circulation de ces flux parmi les états qui fait qu’un être humain peut, à
travers la culture – notamment scientifique – être tous les autres et la nature
à la fois. La conscience résulterait, en quelque sorte, de cette circulation[11].
Ces réseaux constituent donc un espace aux propriétés étranges puisque, à
travers eux, chaque être humain construit un moyen d’être tous les autres à la
fois. Peut-on qualifier d’inconscient de tels réseaux au sens où ils
déterminent le fonctionnement du corps à l’insu du sujet selon des règles
intersubjectives[12], transmises
de personne à personne, transpersonnelle donc ou encore
transgénérationnelle ? Certains, à la suite de Jung, interprètent ces
mécanismes à travers des lois de synchronicité, d’autres à travers une logique
de l’inconscient qui serait continue par opposition à la logique discrète qui
découle du fonctionnement des corps dans un espace-temps donné[13].
.
[1] R. Bailon-Moreno, Ingeniera del conocimiento y vigilancia tecnologica aplicada a la investigacion en el campo de los tensioactivos. Desarollo de un modelo ciencimetrico unificado, 2003, Grenade : Thèse Université de Grenade
[2] On admet aujourd’hui qu’il existe des neurones dits « neurones miroirs » tels que ce qu’ils perçoivent du comportement d’autrui avec nos sens ne se distingue pas de ce que nous percevons de nous-mêmes adoptant le même comportement
[3] C’est un peu comme si chaque cellule de notre corps incorporait la totalité du programme de notre corps, ce qui n’est pas sans rappeler la génétique, l’intelligence distribuée, mais aussi l’holographie et, plus généralement, toutes ces logiques est le tout est dans chaque partie
[4] Callon, Courtial et Penan (1993). La Scientométrie, Paris : PUF ; Courtial, J.P. (1990). Introduction à la scientométrie. De la bibliométrie à la veille technologique. Paris : Anthropos Economica ; Courtial, J.P. (ed.). (1994). Science cognitive et sociologie des sciences. Paris :P.U.F.
[5]Rafael Bailon Moreno appelle cette caractéristique « qualité » de l’acteur, mot auquel nous préférons potentiel parce que qualité n’évoque précisément rien de quantitatif
[6] A la suite des travaux de Rosario Ruiz-Banos
[7] Correspondant à un optimum dans le fonctionnement de la langue (nombre moyen de lettres par mot aussi petit que possible)
[8] Ce qui ne correspond pas a priori au rang du mot sur l’arbre
[9] Si l’on compare avec des résultats déjà obtenus, à savoir qu’une forme peut s’interpréter comme un ensemble précis de nœuds activés dans un réseau neuronal formel, que devient une structure fractale projetée dans un réseau neuronal formel ?
[10] Les constructions de sujets et d’objets sont ainsi complémentaires : l’élection, en 2003, de Schwarzenegger comme gouverneur de la Californie, représente la circulation d’un même idéal à travers un objet comme moyen d’agir, l’élu, et un état de sujet conjoint, l’identification des Californiens à leur élu.
[11] Et le corps, qu’on peut considérer comme un AR, obéirait donc à la programmation implicite de cette conscience (et non, selon les circonstances, aux seules commandes volontaires, à l’inconscient freudien ou aux lois d’une physiologie autonome)
[12] Pour R . Girard, l’inconsient est précisément le mimétisme qui gouverne l’intersubjectivité (Des choses cachées depuis la fondation du monde, Grasset, 1978)
[13] Voir le numéro de Scientometrics (52, 2, Octobre 2001) consacré à Nalimov et le livre de ce dernier (« Logique de l’inconscient »)