Lamria CHETOUANI

Maître de conférences en sciences du langage

IUFM de Bretagne/ Laboratoire de lexicométrie politique

ENS de St-Cloud/INaLF-CNRS

 

L'EFFET DE SERRE ENTRE LES INCERTITUDES SCIENTIFIQUES, LA RHÉTORIQUE POLITIQUE ET LES REGISTRES DE LA LEXICOMÉTRIE

La question de l'environnement et de l'effet de serre en particulier, suscite des débats très controversés, tant chez les politiques que chez les scientifiques. Partant du principe que chaque groupe d’émetteurs a une logique propre susceptible de les faire s'opposer en raison des incertitudes climatiques et des enjeux de pouvoir, cette recherche (1) se fixe pour objectif d’analyser, à l'aide des méthodes lexicométriques, le vocabulaire et les stratégies discursives mis en oeuvre par des locuteurs variés. Une comparaison systématique permet de déterminer, à travers les usages généraux et les usages particuliers, les préoccupations des discours engagés dans la polémique.

Le corpus

Il s'agit d'un corpus homogène reposant sur l'invariance de l'époque (1989-1990), de l'objet d'affrontement (l'"effet de serre") et de la situation de communication (débat public en France au niveau national). La comparaison concerne un panel de dix sous-corpus de longueur voisine groupant 63.230 occurrences et 7920 formes de vocabulaire et illustrant trois champs d'expression distincts:

- Le champ politique, avec quatre échantillonnages: Droite (RPR: 5971 occurrences et 1742 formes), Socialistes (SOC: 8143 occurrences et 2135 formes), Communistes (PCF: 5955 occurrences et 1790 formes), un individu, le Ministre de l'Environnement: Brice Lalonde (LALO: 4585 occurrences et 1360 formes);

- Le champ écologique, avec trois témoins: une ONG, les Amis de la Terre (ATER: 6552 occurrences et 1810 formes), un parti des Verts: (VERTS: 5995 occurrences et 1989 formes), un individu scientifique, ex-ministre: Haroun Tazieff (TAZ: 3675 occurrences et 1177 formes);

- Le champ scientifique, avec trois rapports: celui de l'Académie des Sciences (ACAD: 6599 occurrences et 1716 formes), celui de l'Agence française pour la maîtrise de l'énergie (AFME: 6442 occurrences et 1460 formes), celui du Groupe interministériel sous la responsabilité d'Yves Martin (MART: 8521 occurrences et 1886 formes). Ces trois rapports ont pour point commun de s'adresser à l'État.

Analyse lexicométrique

Celle-ci consiste dans l'application des programmes mis au point et utilisés par le Laboratoire de lexicométrie politique (CNRS/ENS de St-Cloud), programmes constamment réactualisés.

Nous utiliserons, dans la description des emplois lexicaux et des registres des différents locuteurs, une première méthode, bien connue, l'analyse factorielle des correspondances, l'AFC (2) qui a pour intérêt de dessiner sur les axes une typologie des émetteurs en concurrence, d'après les fréquences de leurs mots. Cette méthode rend compte d'une certaine spécificité d'emplois lexicaux des groupes d'émetteurs situés à droite ou à gauche de chaque axe, sans pour autant déterminer le vocabulaire propre de chaque émetteur. C'est pourquoi le recours à une deuxième analyse, s'avère important pour voir exactement qui dit quoi. L'étude des positionnements des mots et des locuteurs sera donc éclairée par l'analyse des spécificités, élaborée par P. Lafon (3). L'intérêt de cette analyse complémentaire réside dans une série d'appréciations globales des distances inter-émetteurs et inter-émis et dans la hiérarchisation des clivages qui interviennent entre les locuteurs et les mots de leurs textes où ils viennent se positionner de manière antagonique en fonction des oppositions qui traversent les données fréquentielles.

La première opération s'intéresse à la relation entre les émetteurs et leur vocabulaire, relation sous forme de facteurs hiérarchiques dans un nuage mathématique complexe. Elle permet de construire les axes majeurs sur lesquels se répartit l'information apportée par les fréquences de chaque terme chez chaque locuteur.

L'interprétation des trois premiers facteurs dégagés par l'AFC semble intéressante dans la mesure où ils occupent à eux seuls 42,2% de l'information statistique, pour un aléa par axe de 11,11%. Ces derniers possèdent respectivement 15,56%, 15,04% et 11,6% de l'information statistique et présentent donc des systèmes d'opposition pertinents.

Voici les positions de chacun des émetteurs par rapport au point 0 d'équilibre sur ces trois dimensions.

Axe 1:

                                                                                 RPR

           Mart    ACAD           Tazieff                                    Lalonde

AFME                                              ATER                0                     Verts/PCF          Soc

__________________________________________I______________________________

-543   - 506    -435                         -117                             251           312         463        491

Axe 2:

 Acad         ATer                                                         PCF    Soc    Mart     Lalo     AFME

          Taz                                               RPR 0

____________________________________I__________________________________

-677 -545 -482                                      -88                99       190     267        387         608

 

Axe 3:

                                            RPR

Acad                         Lalonde Vert                                                                Tazieff

           Soc                                 0         Mart         AFME

_________________________I_______________________________________

-486 -323                  -147                   110            200                                  +1151

Les trois facteurs majeurs informent sur les positions relatives des mots les uns par rapport aux autres et dans leur "correspondance" avec les locuteurs. Le tableau des positions attribuées à chacun des dix locuteurs sur chacun des axes, permet de constater que les contrastes sont d'importance.

Sur l'axe 1 et l'axe 2, on peut observer qu'à des positions négatives (par rapport au zéro, centre d'équilibre d'un axe) de l'ordre -500 pour le premier axe et de -600 pour de deuxième axe, s'opposent des positions positives du même ordre sur les deux facteurs respectifs. Ces deux axes croisés montrent que les locuteurs effectuent des groupements incarnant l'opposition: scientifiques contre politiques. Les émetteurs AFME et Martin puis Académie, Tazieff et Amis de la Terre appuient leur positionnement sur un vocabulaire scientifique abondant, ainsi que sur de multiples mesures. Un commentaire de ces positions par les emplois du vocabulaire s'impose. Nous y reviendrons.

Sur l'axe 3, Tazieff apparaît prendre seul le contrepied radical des discours de presque tous les autres émetteurs présents dans l'analyse et en particulier de celui de l'Académie. S'agit-il du clivage science/ science?

Que dit l'analyse du vocabulaire; sur quels mots joue ce double antagonisme?

Nous traiterons tour à tour les clivages scientifiques/ politiques, indépendants/ technocrates et consensusuels/ polémiques afin de voir, à travers le cumul des mots, les grands thèmes débattus et les oppositions internes au sein des politiques et des scientifiques.

Discours scientifique contre discours politique

Le premier facteur est structuré par une opposition extrêmement nette entre, d'une part, les trois locuteurs échantillonnés par nous comme "scientifiques" (positions: -671, -408) et, d'autre part, la plus grande partie des "politiques" rejoints par certains écologistes (Socialistes, Lalonde, Communistes, qu'accompagnent Tazieff et les Verts), tous regroupés entre les valeurs +163 et +316. Échappe à ce clivage (son indice de corrélation avec l'axe n'étant que de 1 millième) l'échantillon de la Droite. Celui-ci rassemble en effet des discours dont les diversités risquent de s'annuler: Barnier, plus écologiste, Giraud plus technocrate, Galley, plus scientifique. Seuls, les "Amis de la Terre" paraissent manifester une proximité plus grande avec le côté des scientifiques qu'avec celui des politiques; mais leur indice de corrélation n'étant que de 14 millièmes, ce rapprochement dans l'analyse de ce facteur n'est pas suffisamment probant pour qu'il puisse être affirmé.

La correspondance de ce premier clivage entre locuteurs avec le vocabulaire qui l'explique fait apparaître, du côté des formes et des "segments répétés", c-à-d groupes de mots qui reviennent à l'identique plusieurs fois, deux registres opposés, dont voici les principaux protagonistes.

Dans les rapports de l'AFME, d'Yves Martin, de l'Académie des Sciences et des Amis de la Terre, les termes signalés par l'ordinateur sur la gauche de l'axe 1 font partie d'un lexique technique très spécialisé. On y trouve d'abord la désignation des gaz et de leurs origines physiques: frigorifiques, de déchets putrescibles, déchets organiques, flux de déchets, la gestion de, effet de serre en France, de C02, des déjections, de méthane, taillis, de la biomasse, biogaz, de ces gaz, décharge, carbone fossile, réduire les émissions, réduction des émissions, les utilisations, gaz connexes, CO, CH4, NOx, de l'agriculture, les élevages, effet de serre, etc...

Vient aussi une abondance d'indices de mesure, de signes d'accumulation et de termes propres à la projection de "scénarios" scientifiques: prix du pétrole, scénario de référence, équivalent CO2, à l'horizon 2010, les hypothèses, scénario B, en 2010, de tonnes par, l'horizon, 1 million, le scénario, 2025, le choix des, un stockage, estimées, annuelle de, contribution de, 1990 et, estimer, estimé, millions de tonnes, sur 20 ans, 2005, ce stock, etc...

Du côté des politiques, sur la droite de l'axe, s'inscrit aussi un vocabulaire de type scientifique, mais plutôt de vulgarisation, simple et compréhensible par tous, qu'accompagnent les désignations, plus poétiques, des grands éléments naturels: soleil et, masses d'air, fondre les, les pollutions, aux variations, interglaciaires, de l'énergie, technologies, soleil, raisonnement, l'énergie, menaces, satellites, calottes, fondre, polaires, catastrophes, pollution de l'air, de la terre, l'an 2000, trou, écologie, scientifique, les scientifiques, etc...

Un ensemble de termes socio-politiques et géographiques se mêle à ce registre. On relève, par exemple: Londres, la coopération, effort de, la Communauté, l'action, besoin, État, pays du Tiers-Monde, ce siècle, demain, lois, commandement, président, villes, partenaires, intérêts, gouvernement, l'effort, programmes, société, l'État, opinion, comportements, hommes, internationaux, etc.

On peut y ajouter les nombreux signes de subjectivité qu'engendrent certains discours en "je" et en "nous": suis, m', je ne, avais, me, moi, j', je, qui nous, mon, etc...

Un troisième ensemble pourrait regrouper les termes abstraits, que très curieusement accompagne un vocabulaire de l'insistance: nullement, plus que, raisonnement, souhaite, rien, indispensables, de plus en plus, simplement, dimension, questions, service, véritable, autant que, esprit, toujours, etc...

On se rend compte, à la lecture des 26 pages de listes de termes, que le discours des scientifiques manie la précision et le concret avec une terminologie spécialisée, sans effet de personnalisation ni d'insistance, alors que les discours rassemblés sur la droite de l'axe se révèlent davantage simplificateurs (d'où la répétition, pour corriger le tir, de mots comme "scientifique", "les scientifiques") et surtout sensibles à des marques énonciatives. La machine a permis d'effectuer automatiquement, à partir des comparaisons de fréquences, le tri entre tous ces registres, en indiquant que là se trouve le clivage majeur qui partage les émetteurs du corpus. Le second clivage concerne le discours politique proprement dit et le discours médiateur entre le monde des savants et celui du pouvoir.

Discours indépendant contre discours technocratique

Le second facteur isolé par le calcul oppose quatre locuteurs, entre -677 et -88, l'Académie des Sciences, H.Tazieff, le RPR et les Amis de la Terre, à quatre autres locuteurs, entre +608 et +99, l'AFME, B.Lalonde PCF et PS. Le camp des "scientifiques" se trouve donc scindé en deux (l'opposition maximale se situant entre l'Académie et l'AFME). Il semble que cette scission ait pour raison la proximité plus grande que l'AFME entretient avec le gouvernement en place (d'où leur position sur ce second axe proche de B.Lalonde, ministre de l'environnement à l'époque, ainsi que de l'échantillon socialiste). Pourrait-on parler d'un vocabulaire scientifique de type technostructurel?

Les listes fournies pour ce facteur nous apprennent que c'est l'objet scientifique lui-même qui change. Un accent différent est porté par les locuteurs de la gauche et de la droite de l'axe.

L'Académie des Sciences et ses partenaires insistent d'abord sur la notion de réchauffement du globe et de ses conséquences naturelles, avec les termes suivants: augmentation de température, hydrologiques, glaciaires, glace de mer, océanique(s), écosystème, évaporation, niveau de la mer, niveau des mers, la photosynthèse, glaces, rétroaction, océan, les zones, changements climatiques, la fonte, lumière, plantes, oxygène, nuages, dilatation, Groenland, glaciers, l'eau, atmosphérique, températures, un réchauffement, le réchauffement, en gaz carbonique, vapeur d'eau, etc.

Ces termes s'accompagnent d'un lexique traduisant un souci de la quantification et de la prévision: prédire, simulations, hautes latitudes, doublement, augmente, variations, dilatation, teneur, optimum, modèle(s), âges, la surface, la température, niveau, etc.

Face à ce registre scientifique, nous trouvons à l'autre bout de l'axe un lexique de même type mais qui concerne plutôt la notion d'énergie et d’économie, avec des termes comme: maîtrise de l'énergie, évolutions, par habitant, énergies fossiles, industrialisés, énergétiques, pays en développement, énergies renouvelables, économies d'énergie, etc...

Une part importante du vocabulaire qui accompagne ce thème est dévolue aux termes administratifs et politiques. C'est le cas pour: volontariste, qualité de l'air, loi, normes, objectifs, le contrôle, taxe, installations, coopération, commission, conduire, proposer, France, nationale, application, prévention, mise en oeuvre, agence, effort, etc.

On le voit, la convergence des vocabulaires met, sur ce facteur, en opposition deux soucis différents, celui de décrire et de modéliser dans le domaine du réchauffement, celui de normer et de proposer dans le domaine de l'énergie. Sur la thématique identique de l'effet de serre, de ses causes (les énergies) et de ses conséquences (le réchauffement), deux ensembles de discours scientifiques différents viennent ainsi se greffer. Le premier se caractérise par son indépendance vis à vis des préoccupations gouvernementales; le second répond à ces préoccupations. Cela signifie que c'est le politique qui oriente les thèmes de réflexion des experts qui servent de relais entre la recherche et le pouvoir public.

Puisque la médiation répond à une demande politique, les trajectoires parallèles de la science et de la politique finissent par se croiser. La science, mobilisée pour résoudre un problème social, se trouve donc finalisée, d’où le compromis affiché entre discours technique et jargon administratif.

 Discours de connivence et discours de controverse

Plus indépendant que tous les autres, le vulcanologue, ex-ministre, H.Tazieff fait figure d'iconoclaste. Réputé par son alarmisme à propos des catastrophes naturelles, il s'avère très optimiste concernant l'effet de serre redouté par tous.

Sur le troisième axe, en effet, ce dissident, très loin du centre (+1151) manifeste une opposition radicale non seulement au gouvernement en place (Soc -323, Lalonde -147) mais aussi à l'Académie des Sciences (-486). Ainsi celui qui nie l'effet de serre "anthropogénique" (qu'il qualifie d'"imaginaire") et sa menace sur la planète affronte l'autorité la plus officielle qui ait certifié l'existence de ce phénomène. Il est rare qu'une pensée puisse ainsi contraster avec une autre à la seule prise en compte des fréquences de leur vocabulaire.

Cet homme atypique exprime le dénigrement de l'effet de serre au moyen de formes emphatiques de la négation: guère, ni, non, n', plus, ne, rien, pas, seulement, simple.

Expliquant l'objet de ses soucis, il dit textuellement que "le prétendument redoutable 'effet de serre' n'est nullement à redouter" et reconnaît surtout que ses "grandes peurs" pour l'an 2000 (sont) nullement fictives, ce sont (...) les pollutions et les possibles sorcelleries que le génie génétique pourrait engendrer, et la guerre, et la surpopulation".

Les mots pleins, de spécificité positive, qu'il utilise (pollution(s), catastrophe, glaciers, polaires, période, glaciaire, villes, terre, air, soleil, variation, siècles, température, réchauffement, chaleur) montrent que son argumentation se base sur le postulat du géophysicien Milankovitch qui, en 1930, a expliqué l'élévation de la température terrestre par l'inclinaison de l'axe de la planète par rapport au soleil. "Qu'est-ce qui m'autorise à m'aventurer ainsi, dit-il, à contredire des spécialistes de très haut niveau? (...), simplement les lois découvertes par M. Milankovitch, qui démontrent mathématiquement que ces alternances des glaciations et des périodes interglaciaires répondent parfaitement aux variations des trois paramètres astronomiques...". Ce langage sur les glaciations n'est tenu par aucun autre locuteur, d'où son originalité.

 

Face au discours de la controverse, existe celui du consensus.

L'analyse du "vocabulaire de base" et des "spécificités positives" partagées semble être le seul outil adéquat pour le recensement de ce vocabulaire de connivence et d'entente.

On appelle "spécificité positive" au laboratoire de Saint-Cloud tout suremploi d'une forme attesté dans une partie du corpus par une probabilité de la sous-fréquence inférieure à 5%. C'est le calcul hypergéométrique en ordinateur portant sur toutes les formes dans chacune des parties-émettrices qui sélectionne celles qui répondent au critère.

Parmi celles qui ne répondent pas à ce critère, on relèvera les "formes de base" ou ensemble d'unités appartenant à presque tous les textes pour lesquelles l'ordinateur n'a proposé aucun indice de spécificité. On trouve d'abord parmi elles certains mots-outils comme: sous, aux, cette, celle, été, chaque, abord, après, etc. Viennent ensuite quelques très rares "mots-pleins": exemple, même, évolution, grande, rapport, possible, plan, effort, nombreuses, etc. Le vocabulaire de base est extrêmement pauvre comparativement aux insistances démesurées des mots spécifiques.

Le vocabulaire écologique révèle des utilisations quantitatives très différentes et sert donc aux stratégies du discours. Un vocabulaire "de base" de l'écologie, uniformément employé, n'est pas repérable dans cette analyse. On pourrait même se poser la question: existe t-il?

 

Les autres termes consensuels peuvent être repérés grâce à leur suremploi statistiquement partagé par l'Académie avec d'autres émetteurs.

On considère l'Académie des sciences comme modèle de référence indépendant des clivages idéologiques, se situant hors des influences institutionnelles et ne remplissant aucune fonction de médiation.

Elle incarne le champ d'information scientifique le plus sûr, légitimé par un appareillage conceptuel et technique renvoyant aux modèles, aux scénarios, aux descriptions, aux analyses, bref à tout ce qui permet de construire une logique et d'exprimer la détention du savoir.

Quels emplois communs utilise-t-elle avec les autres instances émettrices, respectivement les politiques, les scientifiques et les indépendants?

1) L’Académie et les partis politiques

Ce qui est frappant, c’est que les représentants du parlement ne partagent pas de formes "savantes" avec l’Académie (le RPR fait exception avec 5 mots: bilan, concentration, couche, atmosphérique, augmentation).

Cela confirme, bien entendu, les clivages observés sur les premiers axes de la factorielle.

Le regroupement politique entre le parti socialiste et le parti communiste est caractérisé, quant à lui, par 16 formes socio-politiques: énergie, environnement, pays, question(s), recherche, industrialisés, agir, nécessité, mettre, faut, Tiers-Monde, économique(s), mondial(e).

Cependant, le vocabulaire spécifique positif, propre aux "politiques" ne présente pas moins de termes techniques qui contribuent à créer l'illusion d'objectivité. L'idée est de faire admettre que les discours s'inscrivent dans la rationalité qui conduit à des décisions indiscutables.

C'est aussi, pour les acteurs politiques, une affaire de légitimation du pouvoir. Ils montrent que l'objet du pouvoir est en même temps un objet de savoir et de rationalité: scientifique, application, connaissance, question, recherche (PS), recherches, conférence, accord (PC). En outre l’environnement, à la fois espace d'habitation et espace symbolique de la sociabilité, est apte à faire émerger les mythes et les légendes, les peurs ancestrales des textes religieux et l'imaginaire qui peuple la mémoire collective (4). La dimension symbolique, exprimée en termes de collectivité, de citoyenneté, d'éthique, tente d'imposer une identité sociale: environnement, pays, développement, Tiers Monde (PS), planète, pays, Français, États-Unis, environnement, pauvres (PC), etc. La dimension pragmatique est perçue en termes d'appréciation, d'évaluation, de qualification: global, scientifique, connaissance (PS), nouvelle, climatique, mondial (PC), la dimension performative, en termes de conseils, d'interdictions, d'invocations: doit, doivent, aider, nécessaire (PS), nécessité, devraient (PCF). Toutes ces références permettent de mettre en écho les mots qui renvoient à une identité et à une culture commune.

Ainsi, avec le mode incantatoire de la répétitivité, est mis en valeur le statut de l'émetteur en tant qu'homme de science, homme de sagesse et homme du terroir. Cependant le processus sélectif des moyens verbaux participe à la focalisation sur l'information utile et l'occultation de ce qui déplait. L'incertitude de la menace devient réalité imminente et donc occasion de prise de la parole. Force est de constater, par exemple, l'absence statistiquement significative des mots exprimant l'incertitude scientifique (hypothèse, prévision, la fourchette d'évaluations, scénarios, simulations, etc.).

Contrairement aux partis politiques, Lalonde emploie 6 mots communs avec l’Académie (niveau, température, couche, variabilité, avons, effort); le discours des "Verts" n'est concerné par aucun apparentement de spécificités, bien qu'A. Waechter reconnaisse que "la formulation politique de l'écologisme n'est pas née de la seule science, même si elle s'en nourrit largement".

2) L'Académie et les Rapports ministériels

Les discours Martin et AFME, en dépit de leur vocation scientifique, n'ont pas en commun avec l’Académie beaucoup de termes spécifiquement positifs. L'Académie et le Rapport Martin se partagent 10 formes (forêt(s), climat, sol, changement(s), noter, C02, importante, peut-être),

l'Académie et l'AFME, 8 formes (compte, flux, faible, lié(es), CO2, importante, croissance) .

En revanche, entre eux, on peut observer un nombre de recoupements de l’ordre de 30 unités: serre, carbone, fossile(s), stock(s), émission, émissions, an(s), réduction, bois, tonnes, millions, action(s), importante, C02, dues, stabilisation, équivalent, utilisation, référence, agriculture, agricole(s), prévention, connexes, conduit(sent).

Le souci commun de ce couple inséparable sur tous les axes porte visiblement sur toutes les formes de l'énergie, ce qui explique que leur langage, soit bien ciblé et non gratuit.

On remarquera, par ailleurs, ce qui n’est pas un hasard, deux autres émetteurs politiques utilisant des spécificités positives communes avec l’AFME: les Socialistes, 12 formes: France, action(s), énergie, énergies, terme, maitrise, domaine(s), qualité, économique(s) et le PCF, 5 formes de rapprochement: planète, États-Unis, centrales, Tchernobyl, milliards.

3) L’Académie et les indépendants

L'Académie des sciences et les Amis de la Terre s'accordent sur 30 unités spécifiques: zone(s), eau, mer(s), photosynthèse, niveau, précipitations, réchauffement, forêts, plantes, températures, climat(s), climatique(s), régime, océan(s), doublement, masse, sol(s), glace(s), évaporation, latitudes, moyennes, rétroactions. Cela signifie que la défense de l’environnement nécessite des connaissances scientifiques crédibles.

Les Amis de la Terre et Tazieff font alliance en manipulant en commun 12 formes spécifiques (eau(x), air, élévation, réchauffement, température, sol, glaciaires, latitudes, déforestation, plus, surtout) .

Signalons enfin que Tazieff, malgré son opposition sur l'axe 3 à l'Académie, partage avec elle 12 formes: eau(x), réchauffement, température, latitudes, augmente, variabilité, variations, lié, CO2, teneur, surface).

Les confrontations des "spécificités" entre les divers vocabulaires en suremploi partagé aboutissent à des listes d'apparentement intéressantes. Elles mettent en évidence une sorte de rôle central joué par le rapport de l'Académie des sciences en tant que dispensateur (quoique partiellement) de termes scientifiques, auquel chaque protagoniste (à l'exception notable des politiques: Verts, PCF et PS) semble faire des emprunts différents.

 Conclusion

Le fonctionnement fréquentiel (emploi, répétitivité, mise en avant ou mise en retrait des mots) est variable. Un même thème de réflexion engendre donc non seulement des discours divergents mais aussi des types de discours dont les stratégies de communication se reflètent au niveau des fréquences de vocabulaire. L'efficacité de l'outil statistique dans le repérage de cette typologie de discours est probante.

Le langage politique fonctionne avec une manipulation de signes linguistiques et d'outils symboliques. Cela explique pourquoi la fabrication des textes est un acte où interviennent des enjeux et où s'élaborent des automatismes et des répétitions. Le travail sur le dénombrement (fréquence, répartition, co-fréquence, spécificités) est, par conséquent, un travail au service du sens.

C'est l'ensemble du tissu discursif, dans son réseau statistique qui "prend sens". Le décodage s'effectue non seulement à travers la linéarité du texte mais aussi et surtout, à travers le décryptage global et la saisie des grands martèlements de fond et de leurs résonances. M. Tournier insiste sur le fait qu'en politique, le sens du texte est davantage du ressort de la statistique que de la logique. Selon lui "l'interprétation porte donc non pas sur la question des mots en tant qu'êtres de raison mais sur celle de la raison d'être des mots".

NOTES

(1) Cette recherche a été commanditée et financée par l'Agence Française pour la Maîtrise de l'Énergie. Voir L. CHETOUANI, Rapport AFME: "Analyse du discours politique autour de l'effet de serre (1989-1990)", AFME- CNRS/ENS de St-Cloud, 1992, 2 volumes (278 p).

 

(2) L'Analyse factorielle des correspondances (AFC). Voir l'ouvrage de J.P.Benzécri, Analyse des correspondances, Paris, Dunod, 1973 et celui de L. LEBART et A. SALEM, Statistique textuelle, Paris, Dunod, 1994, ch. 3, p. 79-109.

 

(3) Pour une présentation de la méthode et du calcul de la probabilité, cf. Pierre LAFON, Dépouillements et statistiques en lexicométrie, Paris-Genève, Champion-Slatkine, 1984. Voir aussi la revue Mots n° 1 et n°2.

 

(4) L.CHETOUANI et M.TOURNIER,"La catastrophe: mythes scientifiques d'aujourd'hui". Actes du colloque "Topoï, clichés, stéréotypes" (Lyon 28-30 mai 1992), publiés par C. PLANTIN aux éditions Kimé, 1994.