Maryvonne Holzem
Upresa 6065 Dynamiques Sociolangagières
Université de Rouen
Maryvonne.Holzem@univ-rouen.fr
Approche scientométrique et socioterminologique des pluies acides comparaison de deux articles
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Yves Gambier 1987. Problèmes terminologiques des pluies acides: pour une socioterminologie. META, Vol 32, n°3, pp 314-320 |
J. Law, S. Bauin, J-P Courtial, J. Whittaker.1988. Policy and the mapping of scientific change: a co-word analysis of research into environmental acidification. Scientometrics, Vol 14, n°3-4, pp 251-264. |
1 - Intérêt de cette comparaison :
Malgré lancienneté des articles (1987 et 1988), cette comparaison dapproches différentes dun même thème est intéressante pour au moins deux raisons.
- La première raison relève du thème en lui-même. La question des pluies acides sest en effet révélée comme très ouverte au sens où sentremêlent des questions sociales (mobilisation des écologistes qui ont porté laffaire sur le devant de la scène publique), scientifiques (origine et nature des composés polluants, mesure des effets de la pollution, prévisions etc.), juridiques (qui est responsable ?, qui doit payer ?, comment réglementer ? etc.). Des termes venus de sphères professionnelles ou scientifiques très différentes se rencontrent dans le quotidien de leurs interactions verbales par les différents acteurs. Qui plus est, autour de cette question, comme autour de nombreux autres (Tchernobyl, sida, effet de serre, vache folle, algue tueuse, etc.) le débat se déroule en direct au sens où lon ne perçoit pas détapes intermédiaires sur le chemin de la vulgarisation des connaissances entre un discours source (celui des experts scientifiques qui sont obligés de reconnaître les lacunes de leurs savoirs) et un discours cible (pour un public pressé dobtenir des réponses). Des mots savants venus de tous champs disciplinaires sont banalisés, repris et diffusés tels quels sans reformulation ni paraphrase explicative. Le déploiement de ces mots dans de nouveaux contextes saccompagne alors dune transformation sémantique de leur signifié ce qui rend difficile leur collecte et leur traitement.
- La deuxième raison tient à la comparaison en elle-même. Lapproche pluridisciplinaire, même ponctuelle, dune question ne peut être que féconde. Cest souvent en éclairant les problèmes posés sous un jour différent que lon peut espérer faire progresser un débat, et pourquoi pas, poser les jalons dune complémentarité fructueuse. Il est en effet important de souligner que le but de cette comparaison est de cerner les apports possibles de la socioterminologie à des méthodes qui, comme celle des mots associés, visent à mieux décrire et comprendre les processus sociaux par le jeu des associations qui se tissent entre les mots mis ici en descripteurs. Le but de cette présentation nest pas la démonstration de la supériorité dune théorie qui viendrait invalider une autre: les deux articles ne se situent pas au même niveau. La socioterminologie napporte ici aucune solution " logicielle " mais soulève de vraies questions à partir dune observation de la circulation réelle des termes.
2 - Quest-ce que la socioterminologie
Le terme de socioterminologie peut surprendre et même sembler incongru. Comment en effet concevoir une terminologie qui ne serait pas soucieuse de la société, à savoir du tissu même ou séchangent les concepts et les termes. Pour parler bref, disons que la socioterminologie est née en réaction à la terminologie officielle (menée sous légide de lISO), qui conçoit la normalisation des termes sur le modèle dune normalisation technique. La socioterminologie prend le parti de sintéresser à la circulation des termes et à leur développement incessant: elle est descriptive.
Elle appréhende le terme technique et scientifique dans une optique qui part du signe linguistique et non du concept comme le prescrit lattitude normative (concept posé comme aussi universel que la science elle-même).
Elle travaille sur des domaines ouverts à la pluridisciplinarité notamment, et non sur des domaines strictement cloisonnés au sein desquels, il est recommandé dévincer la polysémie des termes par une définition si étroite et spécialisée quelle finit par entraver la communication elle-même.
Elle intègre la dimension diachronique dans létude des vocabulaires, considérant que les termes concentrent les connaissances accumulées, et reflètent les conceptions dominantes des scientifiques des années passées or la normalisation en terminologie ne se conçoit quen synchronie.
Ces postulats semblent converger avec deux des objectifs fixés par les initiateurs de la méthode des mots associés:
- Premièrement, les initiateurs de la méthode voient dans létude des agrégats qui se font et se défont au cours dune période donnée, la possibilité de saisir lévolution des réseaux (principe associationniste) liés au concept, évolution socio-cognitive. La méthode des mots associés pourrait alors aider à appréhender lhistoire et la didactique des sciences.
- Deuxièmement, cette méthode permet daffiner la quantification bibliométrique par des critères visant à identifier la structure dun domaine en émergence par les liens qui se tissent entre publications. Cette évolution résulte dune prise en compte des considérations des sociologues qui ont observé la science, non plus comme un système clos et isolé, mais comme une entité qui interagit pleinement avec la société.
3 - Comparaison des deux articles :
Exposé des points de divergences entre ces deux approches dun même domaine:
1 Divergences dans la constitution du corpus et la qualification du domaine.
Le texte de Law, Bauin [et al] ne pose pas la question du choix du corpus, celui-ci est donné demblée: ce sont les descripteurs sagrégeant autour du thème des pluies acides dans la base de données Pascal du CNRS. Le corpus est donc pour ainsi dire présélectionné par les indexeurs de cette base. En outre, lexistence des pluies acides comme domaine est également posée demblée, puisque lobjectif de ce travail est justement de qualifier la morphologie de ce domaine.
Le texte de Gambier sabstiendra de ce postulat et le récusera même. Les pluies acides sont un point de rencontre de diverses spécialités (chimie, météorologie, biologie, sylviculture, etc.). Qui plus est, le sujet fut porté sur le devant de la scène par les mobilisations des écologistes, ce qui a marqué son vocabulaire. Les réticences de Gambier quant à la notion de domaine sont également fonction de la constitution du corpus étudié. Celui-ci est beaucoup plus hétérogène que dans larticle de scientométrie. Il se compose douvrages scientifiques, de rapports officiels, douvrages de référence, darticles, etc. collectés à la direction de la terminologie du Parlement Européen. Les termes qui composent le corpus détude proviennent donc de diverses disciplines et secteurs de la société (scientifiques, juridiques, écologistes etc.).
2 Nature des termes recueillis.
Le texte de Law [et al] se base sur une recherche de co-occurrences de mots-clés. Il sintéresse donc à un vocabulaire déjà normalisé (norme ISO 2788), le pluriel, les verbes, les sigles, les synonymes en sont théoriquement absents.
Le texte de Gambier collectera une série beaucoup plus ouverte de lexèmes. Ceci amènera lauteur à sintéresser à la variation singulier/pluriel et à percevoir par là même des formes calquées de langlo-américain, à relever la présence de quasi-synonymes, à sintéresser aux verbes ainsi quaux homonymes et aux sigles.
3 La question de lévolution dun secteur de recherche.
Pour ses auteurs, la méthode des mots associés offre lavantage de pouvoir saisir lémergence de nouveaux pôles de recherche, indépendamment du support et du point de vue de la communauté des pairs. Cette émergence sera vue sous langle dun changement dassociations des mots-clés entre eux.
Lapproche socioterminologique sintéressera à la transformation des termes eux-mêmes. Les changements de catégorie grammaticale, la dérivation, la siglaison dun terme peuvent être dexcellents révélateurs de lextension du sens dun mot, traduisant sa reprise et son déploiement au sein dune communauté de plus en plus large de locuteurs.
4 La prise en compte du contexte et du support de diffusion.
Pour lanalyse socioterminologique le contexte qui préside à lémergence dune question est déterminant. Ainsi, la nécessité de mener des recherches sur la question des pluies acides nest-elle pas née dun débat théorique entre scientifiques mais bien dune pression de lopinion publique, consécutivement au constat dun dépérissement des forêts de conifères. Cette prise en compte permet à Yves Gambier de mieux cerner lorigine et la nature des termes. En souhaitant dabord départager les responsabilités et les coûts, les recherches se sont focalisées sur lanalyse de la composition chimique des dépôts acides. Ceci a eu pour conséquence le recours à de nombreux termes abstraits (composés chimiques particulièrement) plutôt quà des termes techniques désignant des appareils, des instruments.
Ces remarques, fondées sur une prise en compte du contexte, en appellent alors dautres relatives cette fois à la synonymie entre pluies acides et précipitations acides. Elles amènent lauteur à la constatation dune répartition des termes en fonction de leur support de diffusion. Pluies acides, terme venu des écologistes, se répand dans la grande presse avant de gagner les milieux scientifiques, tandis que précipitations acides est principalement utilisé dans les documents officiels. En soulevant la question de la répartition des termes en fonction de leur support de diffusion, lauteur rompt avec le point de vue normatif qui récuse toute idée de synonymie en fonction du contexte de la communication : idée nocive au principe de biunivocité entre un terme, un seul par langue, et un concept. Il rappelle que la science nexiste et nest reconnue que par sa diffusion et que celle-ci est souvent le lieu dune vive concurrence dénominative entre écoles de pensée notamment. Cest, entre autres, par la prise en compte du contexte et du support que lon peut comprendre comment les mots acquièrent le statut de termes reconnus, termes qui deviendront, à leur tour, descripteurs des grandes banques de données.
Conclusion
La socioterminologie démontre quune question comme les pluies acides est au cur denjeux scientifiques, industriels, commerciaux, linguistiques, etc. Un terme (ou un mot-clé) nest pas alors quun élément de désignation, étiquette dune nomenclature, il est aussi à appréhender dans son fonctionnement sur le terrain des contradictions sociales : Qui utilise quoi ? Qui innove ? Comment les termes se diffusent-ils ? Comment sopèrent les réajustements terminologiques, les reformulations ?
Autant de questions posées par Yves Gambier qui sont précieuses à qui cherche à mieux comprendre les processus sociaux. Ces deux approches ne se situent pas au même niveau, mais rien ne leur interdit de senrichir par ce que jespère être une première prise de contact.
Maryvonne Holzem.